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Christo et Jeanne-Claude dans de beaux draps

1 367 000 mètres carrés : c’est la quantité de tissu utilisée par Christo et Jeanne-Claude au fil de leurs œuvres monumentales. Une surface qui équivaut à treize fois la superficie de Paris. Balises vous explique l'attrait du textile pour le couple d'artistes, alors que le Centre Pompidou propose l'exposition « Christo et Jeanne-Claude : Paris ! » jusqu'au 19 octobre 2020.
De la Kunsthalle de Berne en 1968 jusqu'à leur œuvre posthume prévue en 2021, L'Empaquetage de l'Arc de triomphe de la place de l'Étoile, Christo et Jeanne-Claude ont passé une grande partie de leur carrière à tendre de gigantesques pièces textiles dans des environnements naturels ou autour de monuments. Christo, qui a fui la Bulgarie communiste à la fin des années cinquante, déclarait que, pour lui, « tout ce qui a une signification relève de la propagande ». Cependant, l'usage fait de ces tissus démesurés révèle une posture artistique affirmée.

Sensations textiles

« Tout dans mon œuvre est résolument littéral. Vous ne pouvez pas remplacer le plaisir et la sensualité des choses réelles. »
Ainsi Christo définissait-il son art. Lui, dont le père dirigeait une entreprise textile, utilise le tissu dans son travail dès son arrivée à Paris, en 1958. Il le froisse, le salit et le rigidifie pour en explorer les effets de matière, dans une série d'œuvres posées sur châssis, intitulées Surfaces d'empaquetage. Très rapidement, il commence également à empaqueter de petites choses et à tendre de grands draps devant des vitrines et des devantures de magasin reconstituées, pour en occulter l'intérieur.
L'historien de l'art Pierre Restany explique que Christo donne ainsi une seconde peau aux objets, tandis que le critique Otto Hahn souligne la « beauté tragique » de ces objets réduits à leur mystère. Il est donc très tôt question d'utiliser le tissu pour appréhender d'une façon nouvelle la surface, les volumes et la matière.

Lorsque le couple d'artistes réalise ses œuvres monumentales, à partir de la fin des années soixante, ce jeu organique avec les matériaux ne fait que s'amplifier en dialoguant avec l'environnement naturel. Imaginant L'Empaquetage de l'Arc de triomphe, Christo déclarait :
« Ce sera une peau sur le bâtiment, qui sera en mouvement permanent, gonflée par le souffle du vent comme la voile d’un bateau et animée par la lumière du soleil. »
L'œuvre n'existe ainsi qu'en connexion avec ce qui l'entoure, et qu'elle magnifie ou interroge à son tour : la ville, une vallée, un lac, etc.

D'ailleurs, l'enjeu des empaquetages en tissu n'est pas uniquement de les admirer mais de renouveler l'expérience du lieu. Christo explique ainsi qu'en empaquetant le pont Neuf en 1985 :
« Il s’agit de redécouvrir l’architecture du pont en soulignant les reliefs, mais aussi en créant de nouvelles habitudes physiques telles que marcher sur du tissu au lieu de sentir l’asphalte sous ses pieds. Provoquer un impact conceptuel et sensoriel nouveau, mais accueillant pour le public. »
Photo du Reichstag empaqueté.
Christo et Jeanne-Claude, Wrapped Reichstag, Berlin, 1971-95. Photo: Wolfgang Volz

Le gigantisme et l'éphémère

L'usage du tissu en extérieur suppose la qualité éphémère des œuvres. Valley Curtain (1970-72) a ainsi été décrochée par des vents violents après seulement une journée et la plupart des empaquetages sont réalisés pour deux semaines avant d'être décrochés. C'est par exemple le cas pour Running Fence (1972-76), Surrounded Islands (1980-83), L'Empaquetage du pont Neuf (1975-85) ou encore The Gates (1979-2005). L'œuvre disparaît ensuite, ne laissant derrière elle que des travaux préparatoires et des captations. Cette dimension fugitive, temporaire, est revendiquée par les artistes. Jeanne-Claude expliquait :
« Depuis des milliers d’années, les artistes ont travaillé le marbre, le bronze, la fresque, aujourd’hui la vidéo. Il y a eu des œuvres mythologiques, religieuses, des portraits… Mais il y a une qualité qu’ils n’ont jamais utilisée : c’est la qualité d’amour et de tendresse que nous tous, êtres humains, avons pour ce qui est éphémère. Nous avons de la tendresse pour l’enfance, ou pour nos vies, parce que nous savons que ça ne durera pas. C’est pour nous une qualité esthétique supplémentaire. »
Faire usage de matériaux souples et légers comme du tissu et des cordes permet aussi d'imaginer des installations dans n'importe quel espace et de n'importe quelle taille. En s'apposant avec une certaine facilité sur de l'existant, le textile, dans sa souplesse même, pose la question des contours physiques, temporels et symboliques de l'objet artistique. Jusqu'où l'artiste peut-il aller dans le gigantisme, paraît par exemple demander Running Fence, qui court sur quarante kilomètres ? Combien de temps peut prendre l'élaboration d'une œuvre, quand on sait que Christo a attendu plus de vingt-cinq ans avant d'empaqueter le Reichstag ? Faut-il poser des limites à l'intrusion dans l'espace public et ses symboles historiques, au vu des réactions face aux empaquetages de monuments historiques ?

Une œuvre en liberté

L'enjeu de ces œuvres à la surface textile est justement de défier toute idée de limite et de revendiquer une extrême liberté. Christo affirme :
« Personne ne peut acheter ces œuvres, personne ne peut les posséder, personne ne peut les commercialiser, personne ne peut vendre des billets pour les voir… Notre travail parle de liberté. »
D'ailleurs, l'œuvre elle-même se défile en se diffractant. Elle est dans l'objet empaqueté dans du tissu de manière éphémère. Elle est aussi dans les performances, par essence temporaires, en lesquelles consistent l'installation du tissu et son décrochage. Elle est, enfin, dans la quantité de documents préparatoires qui constituent le processus de création – et dont la vente assure le financement de l'installation finale.

Le moteur de tous ces gestes créatifs, de ce travail collectif, est l'inaliénable liberté des artistes. Ainsi l'affirmait Jeanne-Claude :
« Chaque projet a une histoire personnelle, liée à nos vies (...). Nous en sommes les uniques initiateurs. Nous ne travaillons jamais sur commande et n’acceptons jamais de sponsors. Ces projets n’existent que parce que des artistes les ont voulus. »