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Portrait

Jeanne Lanvin, l'enchanteresse

Portrait de Jeanne Lanvin à son bureau par Edouard Vuillard
Jeanne Lanvin par Edouard Vuillard. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
La créatrice de la plus ancienne maison de couture de Paris, Jeanne Lanvin, est devenue au fil d’une carrière de plus d’un demi-siècle une figure incontournable de l’univers de la mode. Ses créations sont entrées dans le domaine public cette année et donnent à voir, tel un saphir, un travail aux multiples facettes enchâssé dans le bel écrin de la Maison Lanvin.
"Il faut se méfier de l’imagination. L’imagination doit d’abord servir à voir d’avance les défauts de ce qu’on imagine" (Jeanne Lanvin)



 

Sommaire

Textiles, couleurs et inspirations
La broderie
La robe de style
La décoration intérieure
Expositions universelles et internationales
L'Académie française et "Lanvin Hommes"
Quelques notes parfumées


 


Originaire d’une famille modeste, l’ascension de Jeanne Lanvin est fulgurante. La modiste, surnommée " la petite omnibus " quand elle sillonnait Paris à pied pour effectuer ses livraisons devient " Mademoiselle Jeanne " à l’ouverture de sa première boutique au 16 rue Boissy d’Anglas en 1889, à seulement 22 ans. En 1893, elle installe sa boutique au 22 rue du Faubourg-Saint-Honoré qui existe encore aujourd’hui.

Textile, couleurs et inspirations

Ensemble du soir Jeanne Lanvin
Veste du soir sur une robe  de satin noire, 1936–37, Don de Mrs. Leon L. Roos, 1966 (Domaine public)

Jeanne Lanvin possède une connaissance parfaite des tissus. Elle a le génie de transformer une étoffe pour lui procurer une apparence veloutée, en relief, voire un aspect « fourrure » telle une étole en soie plissée très serrée et cousue à la machine pour lui fournir un effet astrakan, ou une veste du soir en lamé argent dotée de manches en trompe-l’œil bordée de fourrure. Ce modèle rappelle une armure de l’armée mongole de Gengis Khan.
Jeanne Lanvin collectionne de nombreux ouvrages d’art illustrés et d’horticulture. Par ses voyages en France, vers les pays lointains (Inde, Chine, Japon), Jeanne ramène de nombreux échantillons de tissus aux matières, teintes et motifs divers. Ses collections papier et textile ainsi que les chefs-d’œuvre aperçus dans les musées lui fournissent une source infinie d’inspirations à ses créations.

Les tableaux de Fra Angelico lui donnent le goût de la couleur bleu qui deviendra sa "signature", qualifié de bleu Lanvin. Le vert Velázquez provient de la toile "Les Lances de Breda" peinte par l’auteur des Ménines. Le rouge cerise que Jeanne affectionne se retrouve dans la palette de Cézanne et le rose Polignac en l’honneur de sa fille Marie-Blanche de Polignac. Pour ces teintes particulières, Jeanne crée ses propres ateliers de teinture. Les allégories médiévales, de la Renaissance italienne, liturgiques, ethniques se perçoivent dans la forme des modèles de robes fluides aux longues manches évasées rappelant les anges, les kimonos ou les tenues des guerriers.

Les grands couturiers aiment les fleurs : Christian Dior et ses muguets, Yves Saint Laurent et ses lys Casablanca. Jeanne Lanvin parsème ses marguerites sur ses robes. Marguerite est le premier prénom de sa fille qui se fera appeler Marie-Blanche lors de son mariage avec le comte Jean de Polognac.

Tous les modèles portent un titre selon les moments de la vie de Jeanne Lanvin :
ClavecinEnsorceleuseIl faut qu'une porte soit ouverte ou fermée (costume destiné au théâtre), Koh-I-Noor, L'oiseau bleuLa Jeune Parque, Marguerite, Mussolini, etc... 

La broderie

 
Motif de fleur  brodée Jeanne Lanvin
Broderies de perles de verre et strass sur taffetas bleu, 1929 © Patrimoine Lanvin - avec l'aimable autorisation de Lanvin

Selon François Lesage, maître brodeur,  "La broderie est à la haute couture ce que le feu d’artifice est au 14 juillet". Jeanne Lanvin affectionne particulièrement la broderie dans ses créations. On y retrouve l'imagination, le savoir-faire et la virtuosité de la grande couturière. Elle possède trois ateliers pour les broderies à la main et à la machine, ce qui était exceptionnel même pour les grandes maisons de mode dans les années 1920. Sans broderie et perlage, ses vêtements pouvaient ressembler à de grandes chemises à bretelles un peu sommaires. Illimités, ses motifs ornent les bordures des encolures, des jupes, brillent sur les manches des robes, manteaux, et même les maillots de bain
 
 

La robe de style

Robe de style Jeanne Lanvin vers 1925
Robe de style portée par une mère et son enfant vers 1925 © Patrimoine Lanvin - avec l'aimable autorisation de Lanvin

Il existe un type de robe que Jeanne Lanvin chérit par-dessus tout : la robe de style. A l’opposé des robes droites et près du corps à "la garçonne" des années 1920 chères à Gabrielle Chanel, cette robe présente un haut relativement près du corps, parfois très décolleté et un bas évasé comme une corolle de fleur prête à s’épanouir, une réminiscence du 18e siècle voire du Second Empire finissant. Ce genre de robe renoue avec la féminité et le romantisme que les clientes adorent. Même si Jeanne ne l’a pas inventée, elle l’a popularisée. Ces modèles deviennent sa marque reconnaissable entre toutes. Les broderies y paraissent incroyablement variées et splendides.

 
 

La décoration intérieure

Ascenseur Art dco par Armand-Albert Rateau à la boutique Jeanne Lanvin
La porte d’ascenseur de la boutique Lanvin du 15 Fbg St Honoré réalisée par Rateau en 1921 © Patrimoine Lanvin - avec l'aimable autorisation de Lanvin

Les années 1920 voient le triomphe de la décoration intérieure. L’Art déco est une excellente opportunité de rajeunir son intérieur, et de dépoussiérer les styles "anciens". Sans pour autant suivre cette mode, Jeanne Lanvin n’hésite pas à revoir la décoration de ses boutiques et de son hôtel particulier, 16 rue de Barbet-Jouy, 7e arrondissement. Elle fait appel à Armand-Albert Rateau, ensemblier, créateur de meubles et architecte réputé. Mais c’est grâce à l’influence de Jeanne Lanvin que le style d’Armand-Albert Rateau s’affirme et devient très reconnaissable : un mélange subtil d’antique et de moderne. Ses motifs naturalistes s’inspirent notamment de la Perse et du Moyen-Orient antique.  Parmi les motifs d'ornement, la marguerite, fleur fétiche de la grande couturière, s'épanouit. Jeanne Lanvin et Armand-Albert Rateau s'associent pour fonder "Lanvin décoration" qui se trouve au 15 rue du Faubourg Saint-Honoré.

Mais leur collaboration ne durera qu'un temps. Les créations de Armand-Albert deviennent trop onéreuses et ne correspondent plus à l'esthétique des années 1930. Pour meubler son bureau en 1932, Jeanne contactera Eugène Printz, ébéniste réputé depuis son succès à l'Exposition coloniale internationale de 1931.
Amie des actrices, Yvonne Printemps, Gabrielle DorziatLise Delamare ou la très jeune Gisèle Casadesus, Jeanne Lanvin côtoie le théâtre et le cinéma. Directrice  du théâtre Daunou, l'actrice Jane Renouard demande à Jeanne Lanvin de lui décorer son théâtre dans une symphonie de bleu, blanc et or.


 

 Expositions universelles et internationales

 

La France se présente à l’Exposition universelle 1915 ou Exposition internationale de Panama-Pacific qui se tient à San Francisco. Cette exposition a pour objectif de commémorer l’ouverture du canal de Panama et aussi de mesurer la capacité industrielle des pays du Vieux Continent. Au Pavillon français, réplique du Palais de la Légion d’honneur – Hôtel de Salm à Paris, Jeanne Lanvin présente ses œuvres au milieu de ses concurrents français (Worth, Chéruit, Callot sœurs, Doucet, etc.). Le succès de l’exposition de San Francisco assoit la réputation de Lanvin qui est la seule maison française présente à San Francisco qui conservera les faveurs de la clientèle américaine dans les années 1920.
 
Pavillon de l’élégance à l'Exposition des arts décoratifs 1925
Pavillon de l'Elégance 1925 (C) Ministère de la Culture - Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

Forte de ce succès, Jeanne va participer à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes à Paris en 1925. Non seulement, elle est présente dans le département du vêtement, au Grand Palais, mais elle va aussi s’imposer pour faire admettre sa maison au cœur très fermé du Pavillon de l’Elégance dont elle est vice-présidente. Avec l’aide d’Armand-Albert Rateau, Jeanne décore les salles de ce Pavillon où elle côtoie les grands couturiers, Callot sœurs, Worth, Jenny, le sellier Hermès et le joaillier Cartier. Ses chefs-d’œuvre dont la robe Cavallini (robe de style noire ornée d’un très grand ruban brodé de perles) remportent un tel triomphe que Jeanne Lanvin reçoit la Légion d’honneur pour ses créations et sa participation à l’Exposition internationale 1925. Grâce à sa réputation, Jeanne participe à d’autres expositions internationales et universelles, principalement à Bruxelles en 1935 et Paris en 1937.

 

 

 L’Académie française et "Lanvin Hommes"

Détail d'un costume d'académicien de la maison Lanvin
Détail d'un costume d'académicien de la maison Lanvin © Patrimoine Lanvin - avec l'aimable autorisation de Lanvin

Au début de sa carrière dans les années 1900, Jeanne Lanvin connaît une notoriété certaine en se consacrant à l’habillement des jeunes filles grâce au département " Costumes d’enfant ". En fondant le département " Jeune Fille et Femme " l’année suivante, la grande couturière devient de plus en plus célèbre, mais ne se consacre pas encore aux hommes.  
La réputation de ses ateliers étant bien assise, des travaux délicats sont confiés à la Maison Lanvin comme les ornements des uniformes ou des costumes de cour. Fraîchement élu en 1903 à l'Académie française, Edmond Rostand, l'auteur de Cyrano de Bergerac et de l' Aiglonaurait demandé à Jeanne Lanvin de lui réaliser son costume d’académicien avec des broderies de branches d’olivier vert et or.  Dans la liste des immortels habillés par Lanvin, on relève Paul Valéry et Jean Cocteau pour ne citer qu’eux. Par l’intermédiaire de l’Académie française, Jeanne Lanvin met sans le savoir un pied dans l’immortalité. 

Après l'enfant et la femme, "Lanvin Hommes" sera conçu pour vêtir la clientèle masculine et parachever ainsi l'habillement de toute la famille. C'est par le biais du sport qui connaît un grand engouement pendant les années 1920, que Jeanne Lanvin va concevoir les vêtements  pour hommes en privilégiant les tissus luxueux et très souples, les coloris audacieux et aussi des costumes confortables et "dépareillés : blazer bleu marine sur pantalon blanc. Grâce à ce département "Lanvin Hommes" dirigé par son neveu Maurice Lanvin, Jeanne élargit sa clientèle et la fidélise grâce à la diversification des accessoires, cravates, chandails, chapeaux, sans négliger la perfection du travail et la modernité. L'écrivain Charles Exbrayat, le marchand d'art Wildenstein, l'industriel Peugeot sont ses clients les plus connus.
 
 

 Quelques notes parfumées

Logo Lanvin
Lanvin logo designed by Paul Iribe, 1907 (Domaine public)


Il ne manque que quelques gouttes suaves de senteurs pour parfaire la Maison Lanvin : la création du département "Parfum". Ne possédant pas un odorat particulièrement développé, la grande couturière confie ses directives olfactives aux "nez", Madame Zede, Paul Vacher et surtout André Fraysse.  Comme pour les robes, les fragrances sont baptisées  "Comme-ci comme-ça", "J'en raffole", "La Dogaresse' et autres titres fleuris, "Géranium d'Espagne". Mais c'est surtout le célèbre et indémodable "Arpège", conçu en 1927 par André Fraysse, qui va faire entrer dans la légende  planétaire l'histoire du logo pour son flacon de parfum : une boule noire dotée d'un bouchon en "tranches de melon" doré. C'est  Armand-Albert Rateau qui l'imagine. Le motif provient du dessin de Paul Iribe avec l'aide de Rateau : une mère tenant sa fille avec tendresse. Cette représentation d'amour maternel s'inspire d'une photographie représentant Jeanne Lanvin et sa fille juste avant un bal costumé. Cette figure devient tellement emblématique qu'elle devient le logo officiel de la Maison Lanvin en 1954.

Malgré ses succès dans tous les domaines de la couture, Jeanne Lanvin s'est volontairement tenue à distance de toutes les formes d'engouement, d'excès, qui se démodent vite, ce qui rend son travail intemporel.

L'élitisme de la Haute Couture risquait de rendre la gestion de son entreprise difficile. Pour éviter cet écueil, Jeanne Lanvin a diversifié son activité en fondant plusieurs départements (vêtements, décoration, parfum, fourrure...)  afin de  rendre ses créations accessibles à un plus large public. Elle devance ainsi le Prêt-à-porter haut de gamme des années 1950 (Hubert de Givenchy, Jacques Fath, Pierre Balmain, Yves Saint Laurent...)

Grâce à sa prudence, sa diplomatie et sa discrétion, la Maison Lanvin a traversé le 20e siècle et deux Guerres mondiales. Pendant cette période, ses concurrents d'hier (Paul PoiretWorth, Chéruit, Madeleine Vionnet...) sont tombés dans l'oubli. L'enchantement de Jeanne Lanvin demeure encore de nos jours.

 
 
Tenue à la Bibliothèque Forney ddu 27 février au 17 juin 2017, l'exposition "Mode et femmes 14/18" dévoile en partie de beaux exemples de broderies et le patritotisme de Jeanne Lanvin avec sa robe intitulée "Madame"


 



Le documentaire  "Haute couture, Jeanne Lanvin" daté de 1941 montre l'univers de la grande couturière.
 


 
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