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Sheila Hicks, la fibre de la couleur

Sheila Hicks entrelace, tisse et suspend les couleurs à l’aide de fibres de laine, de lin, de coton... Ses œuvres sont souvent monumentales. Son travail, qui s’inscrit dans la filiation des arts des textiles précolombiens, de l’abstraction géométrique et du Bauhaus, décloisonne les genres artistiques avec une liberté absolue.
Œuvre de Sheila Hicks : des lianes en fibres suspendues
Lianes de Beauvais, 2011-2012 de Sheila Hicks © Coll. Centre Pompidou, Adagp
Originaire du Nebraska, Sheila Hicks est née en 1934. Elle se destine d’abord à la peinture. Elle entre à l’université de Yale dans les années cinquante où elle suit les cours de Josef Albers, figure historique du Bauhaus et théoricien de l’interaction des couleurs. À la bibliothèque du campus, elle découvre un livre sur les textiles anciens du Pérou écrit par un français, Raoul d’Harcourt. Si elle ne lit pas le français, elle est émerveillée par les images des tissus et veut s’en inspirer. Josef Albers l’encourage vivement dans cette voie et lui présente sa femme, Anni Albers, grande tisserande du Bauhaus. Lauréate de la bourse Fullbright en tant qu’étudiante en peinture, Sheila Hicks part au Chili. Elle en profite pour voyager dans différents pays d’Amérique du Sud et s’initier aux traditions ancestrales de tissage dont les motifs colorés et sophistiqués requièrent une très grande ingéniosité. À son retour, elle part à Paris pour rencontrer Raoul d’Harcourt dont le livre a transformé sa vie. C’est la fin des années cinquante, elle tombe amoureuse du Quartier Latin, s’y installe et fonde un atelier qui enverra ses créations dans le monde entier.

Les Minimes

Cette grande dame âgée de quatre-vingt-trois ans est devenue ces dernières années une figure incontournable de l’art contemporain, toujours en voyage à travers le monde. Claude Lévi-Strauss l’appelait « la bricoleuse ». Michel Gauthier, le commissaire de l’exposition, ajoute : 
« les vrais artistes sont des bricoleurs. Sheila Hicks fait ses Minimes en prenant des coquillages, du papier, du fil... Ces petites pièces, souvent du format d’une feuille A4, sont tout à fait étonnantes. Elles sont comme un laboratoire d’expérimentation, Sheila Hicks y teste des matériaux, des couleurs, des tissages. Elle a commencé à procéder ainsi en 1956 quand elle était à Yale. Nous montrons sur un grand mur une centaine de ces Minimes, organisés chronologiquement alors que le reste du parcours se fait plus librement dans un grand espace sans cimaises de séparation. Cette ligne chronologique de Minimes est un peu comme la matrice de l’œuvre toute entière. »

Entre décoration et beaux-arts

Chez les modernistes du Bauhaus, les frontières qui peuvent exister aujourd’hui entre beaux-arts, décoration, architecture et design n’étaient pas si rigides. Sheila Hicks est l’héritière de cette vision des choses, et toute sa vie elle a voulu circuler librement entre art et décoration. De nombreuses commandes de grandes entreprises lui ont permis d’expérimenter ses idées en grand format. Le textile, omniprésent dans notre vie quotidienne, lui permet de croiser, de tisser, d’entrelacer les matières. Par ailleurs, travailler la fibre offre une souplesse que n’ont ni la sculpture classique, ni la peinture. À chaque installation, certaines pièces réalisées par cette artiste changent de forme et de disposition. Sheila Hicks veut que chaque exposition soit l’occasion de renouveler son œuvre. Le titre d’une œuvre de la collection du MoMA, The Evolving Tapestry, dit assez bien que Sheila Hicks rompt avec la tapisserie traditionnelle que Jean Lurçat, depuis les années trente, a tenté de réhabiliter en France.
« Et si cette pièce est si “evolving” (évolutive), explique Michel Gauthier, c’est qu’elle peut, par exemple, être présentée en un, deux ou trois tas, et qu’il est possible de plier ses différents éléments de multiples façons. »

La couleur dans l’espace

À l’occasion de cette exposition, Sheila Hicks a créé une nouvelle œuvre. Il s’agit d’une énorme masse de fibres brutes d’environ quatre mètres de haut et de large, un empilement de matière pour jouer avec des variations de jaune. La couleur est la vraie grande passion de Sheila Hicks, sans doute plus encore que le textile. L’intérêt de la fibre est, pour elle, d’utiliser la couleur dans la masse. La couleur et son support ne font qu’un. Elle fait ainsi advenir directement la couleur dans l’espace. Josef Albers, son maître à Yale, était un grand coloriste. Ses célèbres tableaux Hommage au carré sont en réalité moins une série d’hommages au carré que de nombreuses variations pour tester l’interaction entre les différentes couleurs. La filiation est évidente mais Sheila Hicks a tissé sa propre voie et, quelques soixante ans après qu’elle a posé ses bagages à Paris, sa fibre coloriste fait aujourd’hui vibrer le Centre Pompidou.


Lorenzo Weiss
Article paru initialement dans le numéro 25 du magazine de ligne en ligne
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