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Trois (bonnes) raisons de voir l'exposition Imprimer le monde

Pour certains, le développement de l’impression 3D correspond à une troisième révolution industrielle. L’exposition "Imprimer le monde", à la fois didactique et prospective, permet de comprendre cette technologie numérique, de croiser les démarches d'artistes, d'architectes, de designers, et surtout… de s’émerveiller.

Comprendre (enfin) ce qu'est l'impression 3D

L'impression 3D permet de créer des objets tridimensionnels à partir d'un fichier numérique, d'une imprimante 3D et de certains matériaux (plastique, céramique, métal, résine). Le fichier numérique obtenu par CAO (conception assistée par ordinateur) est d’abord envoyé vers un logiciel spécifique qui le découpe en tranches, puis vers une imprimante 3D. Celle-ci dépose et solidifie de la matière, couche par couche jusqu'à obtenir, par empilement, la pièce finale. Cette technique est dite additive.
Si le brevet sur la « fabrication additive » a été déposé par trois Français en 1984, c’est un Américain, Chuck Hull, qui, deux semaines plus tard, brevète la technique de stéréolithographie et commercialise, en 1986, la première imprimante 3D.
Pédagogique, l’exposition replace dans une chronologie l'invention des différents procédés depuis la photosculpture au 19e siècle, l’histoire des brevets et des machines. L'année 2006 peut sans doute être considérée comme un moment clé. Cette année-là, le projet RepRap (contraction de l'anglais Replication Rapid prototyper) est lancé. Il vise à créer une imprimante 3D, pilotée par un logiciel libre et capable de « s’auto-reproduire » (en imprimant les composants nécessaires à la construction d’une copie). Les communautés de makers s’emparent aussitôt de cette technologie à travers les logiciels open source accessibles en ligne.
Dans l'exposition, des ateliers mis en place par le designer français François Brument – l’un des premiers à s’être intéressé à ce procédé – permettront aux visiteurs de se familiariser avec cette technologie numérique.

Comprendre ce que cette technologie change pour les créateurs

photograpgie de l'oeuvre de Michael Hansmeyer et Benjamin Dillenburger, Grotto
Michael Hansmeyer et Benjamin Dillenburger, Grotto, 2013 © Collection du FRAC Centre 
L'exposition met en avant le travail de toute une jeune génération de créateurs : designers, artistes ou architectes. « Les designers ont sans doute été les premiers à s'emparer de cet outil qui leur permet de maîtriser toute la chaîne de production », explique Marie-Ange Brayer, cheffe du service Design et prospective industrielle au Centre Pompidou et commissaire de l'exposition, « pour tous, l'impression 3D est l'occasion d'expérimenter de nouvelles formes ou de nouvelles matières ». Les architectes Michael Hansmeyer et Benjamin Dillenburger montrent ainsi avec Grotto, que l'on peut, avec cette technologie, imprimer des motifs très complexes. Le visiteur pourra pénétrer dans leur installation, haute et large de plus de trois mètres. Réalisée à base de grès, elle convoque de multiples références : phénomènes géologiques, grottes dites de rocailles, églises baroques aux détails foisonnants…
Olivier Van Herpt, jeune designer néerlandais, travaille la céramique, mélangeant des savoir-faire artisanaux avec ces nouvelles technologies. Ses vases imprimés en 3D présentent des textures variées et irrégulières.
« L’appropriation de toutes ces technologies implique d’étendre ses connaissances aux logiciels, et aux langages de programmation », souligne Marie-Ange Brayer, « Les jeunes créateurs sont de plus en plus nombreux à fabriquer leurs propres machines ».
 

S'émerveiller devant ce qui est (déjà) imprimé et découvrir le futur

 
photographie de l'oeuvre d'Heather Dewey-Hagborg, Stranger Visions
 
Heather Dewey-Hagborg, Stranger Visions, 2012  © Heather Dewey-Hagborg

Fascinant processus, l’impression 3D est également l’objet de questionnement. Non sans humour, les designers israéliens Ami Drach et Dov Ganchrow ont créé une collection de pièces intitulées Man Made. Celles-ci sont constituées de silex, qu’ils ont eux-mêmes taillés dans le désert du Negev, enserrés dans des coques de plastique imprimées en 3D. Ces objets hybrides associent, dans un raccourci insolite, le premier outil de l’histoire de l’homme aux dernières technologies.

Plus étonnants encore, les Strange Visions de l’artiste Heather Dewey-Hagborg questionnent la représentation humaine. L’artiste a d’abord collecté dans la rue des mégots (ou d’autres supports de matériaux génétiques), puis elle en a fait extraire par un laboratoire des échantillons d’ADN. À partir de ces données, un logiciel a pu reconstituer les visages potentiels des fumeurs. L’artiste a ensuite imprimé les portraits à l'aide d'une imprimante en 3D. Dérangeants, fascinants, ces visages révèlent l’usage que l’on peut faire des traces que nous laissons tous ici et là.

Aujourd’hui, rien ne semble ni trop grand, ni trop difficile pour être modalisé et imprimé en 3D. Une vidéo dans l’exposition retrace, par exemple, la conception d’un pont en acier. Conçu par Joris Laarman, celui-ci doit enjamber un canal d’Amsterdam en ce début d’année. Premier ouvrage d’envergure réalisé avec cette technologie, il préfigure des réalisations à plus grande échelle encore. Dans un autre registre, une technique d’impression 3D permet d’imprimer de l’aérogel de graphène, un matériau que l’on définit comme étant sept fois plus léger que l’air.
Mais plus encore que le champ d’application - qui semble infini -, l’impression 3D bouleverse les modes de production. « Dans le futur », prédit Marie-Ange Brayer, « un téléphone pourra être imprimé intégralement en 3D, il n’y aura plus ni montage, ni assemblage des différents composants, mais une matrice numérique unique. On assiste aujourd’hui à la convergence de technologies qui, auparavant, étaient dissociées les unes des autres. On peut avoir une pensée globale. C’est peut-être une révolution comme la révolution industrielle, sauf qu’ici, on produit des objets non-standards : on produit industriellement des objets uniques. »

Philippe Berger et Marie-Hélène Gatto, Bpi.

Article paru intialement dans de ligne en ligne n°22
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