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Interview

Dans la bulle d'Emmanuel Guibert

Emmanuel Guibert en dédicace au Salon du livre de Montreuil en 2012
Photo de Thesupermat [CC BY-SA 3.0] via Wikipédia Commons
Emmanuel Guibert est un auteur de bande dessinée, qui publie avec succès aussi bien pour les petits que pour les grands. Il est co-auteur des séries pour la jeunesse Sardine de l’Espace, avec Joann Sfar et Mathieu Sapin, et Ariol, avec Marc Boutavant.
Il est également l’auteur de la série Le Photographe, d’après le récit de Didier Lefèvre sur son séjour en Afghanistan dans les années 80, et de La Guerre d'Alan, inspirée de la vie d’Alan Ingram Cope, soldat américain de la Seconde Guerre mondiale installé en France.
Traduit dans le monde entier, Emmanuel Guibert est aussi lauréat de nombreux prix, comme le prix René Goscinny pour l’ensemble de son œuvre en 2017.
Il nous fait entrer dans son univers en nous dévoilant notamment quelques-unes de ses lectures du moment.

Quelle est la première bande dessinée que vous avez lue ?

Dans le chai de ma grand-mère paternelle, il y avait des albums qui appartenaient à mon père quand il était petit garçon, dont un recueil de Spirou datant de 1948. Il se trouve que Spirou est né le 21 avril (mon jour de naissance) 1938 (l’année de naissance de mon père), cela crée des liens.
Je me rappelle des premières pages d'une biographie de Robert Baden-Powell, le créateur du scoutisme, par Jijé. Joseph Gillain était l’auteur de biographies édifiantes -mais au dessin très charnel- de Don Bosco, de Charles de Foucauld ou du Christ. J’ai relu mille fois le début de l’histoire de ce collégien anglais qui passait son temps à sauter le mur et à faire des tours pendables à ses copains et à ses professeurs. Il battait aussi les taillis pour y faire du dessin d’observation. Je ne pouvais pas me procurer la suite de l’histoire, le journal n’était plus disponible en librairie, puisqu’il datait de 1948! J’étais coincé dans l’espace-temps. Je n’ai lu la fin de cette histoire que trente ans plus tard.

Que lisez-vous en ce moment ?

Je lis la correspondance de Flaubert avec George Sand. J’ai découvert Nohant, la maison de George Sand, il y a peu et j'ai dévalisé la librairie. Je suis attendri par l'affection que se sont portée ces deux êtres, que vingt ans séparaient et qui n’ont pas été amants. Un modèle de complicité et de soutien mutuel. Le contexte est celui de la fin du Second Empire. Je suis en plein dans la période des bouleversements de 1870, l'effondrement de Sedan, la Commune, l’exode massif des Français, (comme Claude Monet, parti s'installer à Londres), Flaubert obligé de reprendre du service à cinquante ans, sa maison de Croisset occupée, George à Nohant en « zone nono », l’histoire qui bégaie, les conflits du 20e siècle qui se préparent… je suis la vie au jour le jour, c’est tout l’intérêt des bonnes correspondances. Et quelle intelligence rayonnante chez cette George Sand ! Quel cœur !
Par ailleurs, je lis Jacques Lusseyran sur lequel une biographie récente de Jérôme Garcin a un peu attiré l'attention, alors qu'il avait complètement disparu des mémoires. Quatre livres de lui sont disponibles, je les offre à tours de bras.
Je vous recommande de commencer par Et la lumière fut et d’enchaîner avec Le Monde commence aujourd'hui. Et puis le reste, parce qu’une fois que vous aurez commencé, vous ne pourrez plus vous arrêter de le lire.

Quelles sont les personnalités qui vous inspirent ?

Je viens d'apprendre deux poèmes extraits de L'Art d'être grand-père de Victor Hugo. « En dormant le matin fenêtres ouvertes » et « Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir ».
J’apprends beaucoup de poésie par cœur. J'ai remarqué que la poésie aide à passer les bons et les mauvais moments. Souvent, quand ce qui nous entoure est très beau, nos pensées ont tendance à vulgariser, à racornir la situation. Si on a un bon poème bien adéquat à se réciter, ça aide à passer, à soutenir, à prolonger ce moment. Sinon, je trouve la beauté douloureuse, on s’y sent rarement à nos places.
Il y a un passage dans La Recherche de Proust où il se balade sur les bords de la Vivonne, près de Combray, et il voit une petite baraque de jardinier, en bord de rivière. La scène a un charme délicieux et Proust dit que le seul mot qu'il arrive à trouver en lui, c'est “zut”.
Quand la vie est dure, la poésie aide aussi. Lusseyran en parle, justement, dans les circonstances les plus infernales. Les Russes, au cours des siècles, s’en sont faits un viatique contre la cruauté de leurs climats, naturels et politiques. Notamment la génération des Akhmatova, Tsvetaeva, Pasternak, Mandelstam, qui a vécu sous Staline. Mandelstam disait à sa femme : « Ne dis pas de mal de Staline. En nous tuant, il prouve qu’il est le seul à prendre la poésie au sérieux. »
J’admire également Jean-Henri Fabre, le grand entomologiste du 19e siècle. De la même manière que Monet s'est fait un parc pour peindre des nymphéas, des ponts japonais et des roseraies, Fabre s’est créé une sorte de Giverny de l'observation animalière, où les insectes proliféraient. Il pouvait ainsi les observer. Il a écrit dix volumes de souvenirs entomologiques qui sont des trésors d'observation.
Il faudrait citer des centaines de gens, et parmi eux une grande majorité d’inconnus.

Quels sont les auteurs de bande dessinée que vous nous recommandez ?

Je vous recommande de lire Claire Braud, publiée à l’Association. Ses albums sont aussi remarquablement écrits que dessinés. Beaucoup de singularité, de sensualité, d’acuité et d’humour.
Je pense aussi à Benoît Guillaume. J'aime particulièrement les petits fascicules qu'il publie lui-même où il rassemble ses superbes croquis. C'est un coloriste hors pair et ses dessins sont toujours enlevés, jamais figés.

Comme votre personnage Ariol qui admire le Chevalier Cheval, avez-vous un super-héros ?

Quand j'étais petit, comme dans un épisode d'Ariol, j’imaginais que je volais des PLV et que je rentrais chez moi avec une grande figurine en carton de Lucky Luke. Quand je m'endormais, je la voyais prendre vie et nous allions à l'école ensemble, en mettre plein la vue aux copains.
Petit, j'étais farci de figures héroïques, j'en ai toujours, mais ce ne sont plus les mêmes. Elles ont migré de la fiction à la réalité.
Il y a quelque temps, j'ai plaidé auprès des éditions des Arènes pour faire reparaître un livre consacré à Michel Hollard, un résistant méconnu et d’une envergure historique majeure. Ce livre s’intitule L'Homme qui a sauvé Londres. Quand j'ai des contrariétés dans l'existence, je pense à Hollard. Depuis que j'ai découvert Lusseyran, je pense aussi souvent à lui.

 
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CC BY-NC-SA 4.0
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