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Interview

De Berlin à Bâmiyân, à quatre mains

image du livre Prendre refuge
Prendre refuge de Zeina Abirached et Mathias Enard © Casterman, 2018
Dans leurs œuvres respectives, Mathias Énard et Zeina Abirached ne cessent de faire dialoguer Orient et Occident. Une passion commune qui les réunit aujourd’hui autour de Prendre refuge, un roman graphique politique et poétique écrit à quatre mains. À l’occasion de la lecture performée du 20 décembre 2018 à la Bibliothèque publique d'information, Zeina Abirached revient sur cette collaboration, aussi évidente que stimulante.

Comment est née votre collaboration avec Mathias Énard ?

Nous nous sommes rencontrés en 2015, à l’occasion de la parution de son roman Boussole et de mon roman graphique Le Piano oriental. Comme nous déployons des thèmes communs, nous étions régulièrement invités ensemble, dans des festivals ou des tables rondes. Nous avons alors eu envie de proposer des lectures dessinées, de manière relativement improvisée. Nous avons commencé avec un poème de Mathias sur Beyrouth, que j’illustrais en direct. Je travaillais sur un grand rouleau de papier que je dépliais comme une frise, dans la continuité du souffle du poème. Cette expérience a été très constructive, elle nous a forgé un territoire commun. Un an après, Mathias m’a proposé de faire une bande dessinée ensemble. Je lui ai répondu : « Chiche ! » Quelques jours plus tard, il m’envoyait un premier synopsis. Je ne m’attendais pas à ce qu’il aille aussi vite, et j’ai été immédiatement emballée !

Comment avez-vous construit Prendre refuge ?

L’histoire se compose de deux récits. Le premier se déroule à Berlin, au moment de la crise des réfugiés, et le second prend place en Afghanistan, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. On se situe à un moment de bascule, que ce soit en Europe, au Moyen-Orient ou plus intimement dans la vie des personnages. C’était important que ces deux histoires soient liées. J’ai pris du temps pour développer les atmosphères, dégager des motifs que je pourrais reprendre dans l’une et l’autre partie. Généralement, Mathias m’envoyait des scènes écrites que je découpais et dessinais, avant de les lui renvoyer. Nous avons travaillé les différentes séquences ainsi, toujours à deux, avec beaucoup d’allers-retours. Nous avancions au rythme de l’histoire, avec la liberté de pouvoir modifier les différents éléments jusqu’à la fin.

Qu’est-ce que cela a impliqué sur le plan du dessin et de l’écriture ?

dessin de Zeina Abirached
Prendre refuge de Zeina Abirached et Mathias Enard © Casterman, 2018
Dès le début, Mathias a su se mettre au service d’un médium qui n’est pas le sien et il a tenu à ce que l’histoire soit entièrement dialoguée, sans recourir à une voix off. De mon côté, cette collaboration m’a amenée à représenter de nouvelles choses, comme des bouddhas ou des montagnes afghanes. Je me suis beaucoup documentée, j’ai consulté des archives, notamment pour le site de Bâmiyân (détruit en 2011 par les talibans). J’ai toujours ce souci du plan, de la topographie. Le dessin a permis de poser l’univers du récit, de nous y projeter rapidement. Je me souviens que Mathias était épaté de voir qu’une scène d’une quinzaine de lignes pouvait finalement se déployer sur trente pages ! C’est ce que j’aime dans le rapport texte/image, trouver des solutions graphiques qui donnent une créativité nouvelle aux mots.

Propos recueillis par Martine Grelle et Floriane Laurichesse
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°27
Auteur :
CC BY-SA 3.0 FR

Tags :
roman graphique
litterature
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