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Portrait

Jean Rouch et le désordre fertile

Photographie de Jean Rouch
Jean Rouch sur le tournage du film Dyonisos en 1984 par Françoise Foucault
De 1947 à 2001, Jean Rouch (1917-2004) a réalisé plus de 150 films documentaires et de fiction, œuvre immense et protéiforme, majeure et novatrice. 
Ethnologue et cinéaste, doyen français du film ethnographique, expérimentateur hors pair, initiateur avec Edgar Morin d’un nouveau cinéma-vérité, pionnier du cinéma direct, tout au long de sa carrière, Jean Rouch a bouleversé les pratiques du filmage et l’art cinématographique, et a exercé une influence considérable sur nombre de cinéastes à travers le monde. Passeur obstiné, il n’a eu de cesse de projeter le documentaire en participant à la création de manifestations, comme le Cinéma du réel et le Bilan du film ethnographique, aujourd’hui Festival international Jean Rouch. En 1959 Jean-Luc Godard écrivait : « Se fier au hasard, c'est écouter des voix. Comme la Jeanne d'autrefois, notre ami Jean s'en est allé, avec une caméra, pour sauver sinon la France, du moins le cinéma français. Une porte ouverte sur un cinéma nouveau 1. » Plus tard, Jacques Rivette affirmait : « Rouch, c’est le moteur de tout le cinéma français depuis dix ans, bien que peu de gens le sachent 2. »

Un jour d’août 1942, au Niger, un coup de tonnerre et des foudroyés font découvrir à Jean Rouch, ingénieur des Ponts et Chaussées, les cérémonies de possession songhay, et, fasciné, il se jure bien de revenir les étudier et les filmer… une fois la guerre finie. Rentré de Berlin en ruines, récemment diplômé en ethnologie, Rouch repart au Niger équipé d’une petite caméra 16 mm Bell & Howell. En quelques années, il devient le fils improbable de Robert Flaherty, père de Nanouk l’esquimau, ou de Dziga Vertov, inventeur du cinéma-vérité. Avec une poignée de documentaires ethnographiques et de films de fiction, il impose une nouvelle façon de faire du cinéma, « où perdre pied est le moindre des risques », où sont unis ethnologie et poésie, réel et imaginaire, et où, pour la première fois, dans Moi, un Noir 3, l’Afrique s’adresse directement au spectateur. Le « ciné-plaisir » de Rouch, l’autodidacte, transgresse les us et coutumes d’une industrie traditionnelle, brouille les frontières pour mieux donner à voir la vérité de son cinéma, qui ciné-partage le monde et ciné-rêve en toute liberté.

Cinéastes et poètes ne s’y trompent pas en décernant à cet anticonformiste, en 1949, le Grand prix du court métrage du Festival du film maudit de Biarritz pour Initiation à la danse des possédés 4. Prix et festivals – Venise, Cannes, Berlin 5 – ont parachevé la reconnaissance de celui qui « n’a pas volé son titre de carte de visite : chargé de recherche par le musée de l’Homme ». Et Godard d’ajouter : « Existe-t-il plus belle définition du cinéaste 6 ? » Si le cinéma de Jean Rouch n’a pas « changé la vie » comme le souhaitait le poète Arthur Rimbaud, il a « changé la vue » sur l’Afrique, en suivant l’injonction d’André Breton, en mettant en circulation des objets inquiétants, créateurs de désordre fertile…
 

Notes
1 – Jean-Luc Godard, « L'Afrique vous parle de la fin et des moyens », Les Cahiers du cinéma, n° 94, avril 1959, p. 19-22.
2 – Jacques Rivette, cité par Gilles Marsolais, dans L'Aventure du cinéma direct, Paris, Seghers, 1974, p. 93.
3 – Moi, un Noir, Jean Rouch, 1958, couleur, 73 min, production Les Films de la Pléiade, prix Louis-Delluc 1958 et médaille de bronze au Festival de Mannheim en 1958.
4 – Initiation à la danse des possédés, Jean Rouch, 1949, couleur, 23 min, production CNRS Images  et Comité du film ethnographique.
5 – Les Maîtres fous (1955) : Premier prix des films ethnographiques, géographiques, touristiques et folkloriques au Festival international de Venise en 1957 ; Chronique d’un été (1960): Prix de la Critique internationale au Festival de Cannes en 1961 ; Rose et Landry (1962): coréalisé avec Michel Brault, Prix San Giorgio de la Biennale internationale du cinéma de Venise en 1963 ; La Chasse au lion à l’arc (1965) : Lion d’Or à la XXVIe Mostra Internationale d’Art Cinématographique de Venise en 1965 ; Madame l’Eau (1993) : Prix international de la Paix au Festival de Berlin en 1993.
6 – Jean-Luc Godard, « L'Afrique vous parle de la fin et des moyens », Les Cahiers du cinéma, n° 94, avril 1959, p. 19-22.

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film documentaire
20e siècle
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