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Savez-vous à quoi l'engagement engage ?

Utilisé dans des domaines très divers (militaire, juridique, religieux…), le terme engagement est difficile à cerner. Avec beaucoup de science et d’humour, le linguiste Bernard Cerquiglini retrace l’histoire de ce mot qui ne laisse pas indifférent.
Le mot engagement présente un sémantisme étendu et des emplois d’une singulière variété. On le rencontre par exemple en obstétrique (« descente de la tête du fœtus dans l’excavation pelvienne»), en droit (« accord de participation à une œuvre ou à une entreprise en contrepartie d’un paiement »), en stratégie militaire (« bref combat localisé »), en philosophie morale (« mise au service d’une cause »).
L’unité sémantique du terme se trouve dans son étymologie ; elle nous invite à dérouler l’histoire de ce substantif, qui fut d’abord un verbe.
 

Du verbe…

Tout commence avec le francique, dont sont issus la plupart des termes de la féodalité. Un très ancien waddi, « dépôt », est devenu l’ancien français gage, « dépôt effectué à titre de garantie ». Fondée sur la parole, la société médiévale s’est donné le moyen de cautionner cette dernière : le gage est la version matérielle de l’otage. Dès le 11e siècle, le verbe dérivé gager désigne l’action de déposer un gage – il nous en reste gageure, que l’on aura soin de prononcer gageüre ! Au siècle suivant, gager est renforcé par le préfixe en-, qui indique un mouvement : engager, puis s’engager, pronominal, traduisent dès lors la mise en œuvre d’une action.
Laquelle ? Au sens propre, celle de « mettre en gage ». Le dictionnaire de l’Académie française donne cet exemple : engager ses biens à un créancier. On en tire deux emplois dérivés à valeur plus générale. Celui de « se lier par une promesse formelle » : engager sa responsabilité, s’engager à payer ses dettes, tout serment engage un homme d’honneur (Académie française). Celui, ensuite, de « lier quelqu’un (par promesse ou convention) ». Le verbe est alors synonyme d’embaucher ou enrôler : engager une assistante, s’engager dans l’armée pour trois ans.

À partir du 16e siècle, le verbe engager développe un second type d’emploi, dont on saisit la genèse. Mettre en gage, c’est aliéner un objet ; promettre, c’est aliéner sa liberté. (S’) engager prend dès lors l’acception de « (faire) pénétrer dans quelque chose qui retient ». Le verbe devient synonyme d’introduire, d’enfoncer : engager le levier sous la pierre, s’engager dans un sentier tortueux.
On comprend l’emploi figuré « amener à adopter un sentiment, une décision » : engager à la patience. On saisit les acceptions dérivées courantes de nos jours, d’une part « commencer, entamer» (engager des négociations, des dépenses, le combat), d’autre part « mettre en œuvre des moyens humains ». « Il fallut engager dans la lutte finale d’importantes forces militaires », écrit Charles de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre.
 

… au nom

Créé au 12e siècle à partir du verbe, le substantif engagement a suivi une évolution sémantique comparable, selon les deux grandes valeurs. L’emploi propre, tout d’abord, qu’illustre ainsi le dictionnaire de l’Académie française : un engagement du mont-de-piété. D’où le sens plus général, en droit, de « lien dû à une promesse, une convention, etc. en vue d’une action ou d’une situation engagement irrévocable, formel, solennel, tacite ; sans aucun engagement. Du lien par contrat, on déduit l’idée d’embauche (une malheureuse actrice sans engagement) et, à l’armée, de recrutement (prime d’engagement). M. de Rênal lui proposant un engagement de deux ans, « Non, monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger à rien n’est point égal, je le refuse » (Stendhal, Le Rouge et le Noir).

Un terme fort

L’emploi dérivé, ensuite, qui désigne l’entrée dans un espace resserré ou une situation difficile, faisant perdre liberté de jugement ou d’action, a été particulièrement fécond. Dans le domaine militaire, tout d’abord, il connaît un sens général (l’engagement de toutes les forces disponibles) et une acception particulière, « combat bref et localisé, escarmouche » (un engagement sans gravité). En philosophie morale, ensuite, l’engagement désigne la participation active, de par ses convictions profondes, à la vie sociale, politique, religieuse ou intellectuelle de son temps : l’engagement sartrien. Le terme est fort, quasi physique : on a vu qu’il désigne d’abord un accès malaisé ou périlleux (la tête du fœtus au passage pelvien). Il en reste quelque chose dans l’engagement moral : une entrée dans la mêlée, risquée mais résolue, de tout son être, voire de son corps. C’est Zola en faveur du capitaine Dreyfus, Bernanos contre le franquisme. L’engagement nous engage tout entier.
En cas de doute sur son aptitude à l’endurance, préférer le non engagement, le désengagement voire le prompt dégagement.


Bernard Cerquiglini

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°23
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