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Chronique

Cendres des hommes et des bulletins, de Pierre Senges et Sergio Aquindo

Inspirés par un tableau énigmatique de Brueghel, Pierre Senges et Sergio Aquindo imaginent dans Cendres des hommes et des bulletins un drôle de carnaval médiéval dans lequel toutes les hiérarchies sociales s’inversent.
cendres des hommes et des bulletins - couv
A la Bpi, 840"20" SENG 4 CE
Parmi les milliers de visiteurs qu’accueille chaque jour le Musée du Louvre, très peu sans doute prennent la peine d’observer Les Mendiants de Brueghel. Exposé dans une partie du musée moins fréquentée, de dimensions très modestes - une vingtaine de centimètres de hauteur -, ce petit tableau a pourtant attiré l’attention de l’illustrateur Sergio Aquindo en 2010. Fasciné, il invite Pierre Senges à venir l’observer à son tour, à découvrir avec lui les six personnages qui le composent. Six personnages agglutinés qui ont fait couler beaucoup d’encre et qui n’ont pas livré, loin de là, tous leurs secrets. Cinq d’entre eux semblent faire une ronde cahotante, munis de cannes et de béquilles, couverts de guenilles auxquelles sont épinglées des queues de renard et aux couvre-chefs hétéroclites, tandis qu’un dernier personnage, moins haut en couleur, tourne le dos à la scène.

Qui sont-ils, que font-ils et quel sens - symbolique ou prosaïque - donner à cette scène et à l’inscription en flamand qui, au dos du tableau, clame “Courage, estropiés, salut, que vos affaires s'améliorent” ? La question reste ouverte, et c’est dans cet interstice que l’imagination du romancier et de l’illustrateur se glisse. Des mendiants, vraiment ? Mais les queues de renard ou la mitre que porte l’un d’eux n’invitent-elles pas à d’autres hypothèses, ne racontent-elles pas une autre histoire ?
 

Des rois et des mendiants 

Des histoires, Pierre Senges en a plein la besace. Lui que l’on connaît pour des textes souvent foisonnants, presque expérimentaux, parfois difficiles d’accès, semble céder ici au plaisir simple de conter. Il y aura bien des digressions, des ruptures dans la linéarité du récit, mais Cendres des hommes et des bulletins est tout de même, en premier lieu, un ample recueil qui fait de chacun des personnages du tableau de Brueghel le héros d’une aventure rocambolesque. Tous ont en commun d’être des figures de pouvoir déchues. Nous rencontrons d’abord Sylvestre VI, cardinal promis à la papauté qui, suite à une erreur de vote, se voit éconduit et s’auto-proclame antipape. Jeté sur les routes pour chercher des soutiens dans les cours d’Europe, il sera rejoint par une prétendante infortunée à la couronne d’Angleterre, un chef ottoman renversé par ses sujets ou encore un banquier flamand ruiné.

Cet assemblage hétéroclite parcourt le nord de l’Europe et va d’échec en échec. Petit à petit, Pierre Senges reconstitue le puzzle des identités des mendiants. Faisant pendant au texte, les gravures de Sergio Aquindo reviennent inlassablement sur les six personnages, qu’il reproduit à l’envi, à toutes les échelles possibles et dans des variantes infinies. Gros plans sur les visages, sur les accoutrements ; insertion des six silhouettes dans d’autres tableaux de Brueghel, dans d’autres paysages… Sous son œil, le groupe des mendiants devient tour à tour un régiment aberrant sorti d’Ubu roi ou une troupe de théâtre digne du Roman comique. Aquindo tire la substantifique moelle de ses sujets, décortique l’équilibre de la composition ou révèle des détails insoupçonnés dans ses dizaines de gravures, qui parviennent toujours à surprendre en dépit de leur sujet commun.

Une fête des fous 

Le récit, comme les gravures, décrivent une caravane qui prend bien vite des airs de foire ambulante ou de carnaval itinérant. Mêlant des références historiques plausibles - à défaut d’être réelles - à des allusions aux fêtes des fous médiévales qui voient, une fois l’an, les plus pauvres prendre la place des puissants dans un simulacre de subversion de l’ordre établi, Senges nous plonge dans une ambiance à mi-chemin entre Rabelais et les premiers chapitres de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. On ne sait plus vraiment, au final, si ces personnages sont réellement des notables usurpés, ou bien des idiots qui se sont un peu trop pris au jeu de la fête des fous, ni si leur destin les mènera sur un trône ou un bûcher.

Cette ambivalence jette le doute sur la nature-même du pouvoir que souhaitent incarner ces avatars des Mendiants de Brueghel, et donne toute sa profondeur à Cendres des hommes et des bulletins. Qu’il s’agisse d’un jeu, d’une chimère ou d’une réalité, qu’est-ce que l’exercice du pouvoir sinon l’expression de la vanité humaine, voire d’une certaine vacuité ? Les héros de Pierre Senges gesticulent pour rien, sinon pour brasser un peu d’air et nous divertir un moment, et qu’ils soient des gueux ou des rois n’y change rien. La puissance des papes et des chefs de guerre, par ce petit jeu, est totalement désacralisée, reléguée au rang d’agitation dérisoire, sans plus de valeur que la drôle de ronde des mendiants ou qu’une poignée de cendres.
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