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Chronique

Donc c'est non, d'Henri Michaux

Dans ses diverses lettres de refus rassemblées par Jean-Luc Outers, Henri Michaux cultive, non sans une certaine incorrection,  l’art de dire non, et exprime sans ambages sa vision d’une poésie exigeante et intense.
Donc c'est non - Henri Michaux - couverture
A la Bpi, 840"19" MICH.H 44
Reconnu de son vivant comme un des poètes les plus importants de sa génération - l’entrée dans la Pléiade lui fut même proposée par Claude Gallimard -, Henri Michaux resta pourtant toute sa vie hostile à tous les critiques, journalistes ou jurys de prix littéraires qui voulaient saluer son œuvre et surtout mettre en avant sa personne. Rejetant systématiquement toute demande d’interview, annonçant dès le milieu de sa carrière qu’il n’accepterait jamais aucun prix, exigeant de ne jamais apparaître en photo dans les ouvrages qui lui furent consacrés, Michaux s'opposa toujours à  “cette mode inepte de tout mettre en spectacle” et se tint jusqu’à sa mort à un seul principe : l’œuvre, seule, dans sa plus pure expression, devait retenir l’attention.

Par conséquent, il eut à écrire au cours de sa vie un nombre conséquent de lettres pour refuser les projets d’admirateurs zélés et autres universitaires enthousiastes. Colloques, conférences, numéros de revues spécialisées, mises en scène et mises en musique sont systématiquement, strictement et virulemment interdits. Jean-Luc Outers rassemble dans Donc c’est non une centaine de lettres de refus de Michaux, classées par ordre chronologique.

On pourrait se lasser de lire tous ces refus, mais Michaux est d’une créativité remarquable, même dans ce qui devrait être un exercice convenu. Il est parfois à la limite de l’impolitesse voire de la grossièreté quand il répond à certains importuns : si les amis, collaborateurs réguliers ou éditeurs ont droit à quelques formes, d’autres sont éjectés sans autre forme de procès. De l’hypocrisie mielleuse à la colère homérique en passant par l'expression de la plus pure consternation, toutes les nuances sont représentées et chaque lettre est une surprise et un régal.

Dans ses notes de bas de page, Jean-Luc Outers donne parfois des éléments de contexte et cite des extraits de lettres d’autres correspondants de Michaux qui viennent compléter les informations sur telle ou telle demande. On découvre ainsi, à quelques reprises, les tentatives de René Bertelé, l’éditeur et ami de Michaux, d’atténuer un peu les refus cassants de l’auteur. Certains sont de petits bijoux de diplomatie, comme celle adressée au comédien et metteur en scène Jacques Echantillon suite à son adaptation de l’Espace du dedans :
“L’expérience que vous avez pu réaliser est donc terminée et elle a été intéressante pour vous. Mais ce n’est pas celle qu’aurait souhaité l’auteur ; et ses amis ont eu, en général, la même impression. C’est pourquoi il pense qu’il vaut mieux que le spectacle en question ne soit pas repris dans la cave où il a été créé, ni nulle part ailleurs.”
Les rares lettres conservées des correspondants de Michaux (qui détruisait l’essentiel du courrier qu’il recevait) sont pour la plupart celles d’admirateurs qui crient leur passion pour l’œuvre du poète - avant de faire telle ou telle proposition de traduction, d’étude, d’adaptation. L’une d’elle, adressée au “Cher Maître”, est une avalanche de compliments - presque trop dégoulinants - qui ferait sans doute fondre n’importe quel auteur. Mais pas Michaux qui, s’il reconnaît que cette lettre “commence bien”, rejette sèchement la proposition de son correspondant de porter à la scène une traduction en flamand du recueil Plume. Le refus est plus délicat qu’ailleurs : on sent que Michaux se force à mettre les formes ; “Vous n’avez pas lu mes livres depuis trente ans sans comprendre ce que je sens”, écrit-il, comme pour proposer une porte de sortie à ce gentil fâcheux. On ne peut qu’imaginer, en riant un peu à ses dépens, la mine déconfite que dut faire celui qui débutait sa lettre pleine de ferveur en clamant : “il n’est nul écrivain - vivant ou mort - qui tienne dans ma vie la place que vous tenez et cela depuis 1936”...

Dans d’autres lettres enfin, plus développées que les autres, Michaux explique les raisons de ses refus successifs. A chaque fois, c’est une partie de la vision littéraire de l’auteur qui se révèle, faisant de Donc c’est non une sorte d’art poétique a minima, en condensé. Certains passages, remarquables, donnent à comprendre à quel point Michaux fut un auteur exigeant, conscient de sa valeur mais toujours prêt à remettre sur le métier l’ouvrage. Parfois, sa posture semble être le signe d’un élitisme mal placé, comme lorsqu’il refuse toute réédition de ses textes, surtout s’il s’agit de les faire entrer dans une collection de poche : on s’étonne, tout de même, que Michaux aille jusqu’à refuser de voir son lectorat s’agrandir, préférant réserver son œuvre à quelques heureux élus.

Le plus souvent, cependant, sa pensée radicale en impose, lorsqu’il se fait défenseur d’une poésie qui se suffit à elle-même, sans que des fioritures lui soient adjointes ni que d’interminables introductions ou présentations permettent de mieux la comprendre. A un metteur en scène voulant monter une pièce autour de quelques poèmes, il répond :
"Mes poèmes et tout spécialement Poésie pour pouvoir, Je rame et Agir, je viens, sont déjà parlés. Une voix intérieure les dit et fortement. Qui ne l’entend pas ne l’entendra jamais, quel que soit le moyen employé. Au contraire, il en sera plus loin."
Cette idée d’une œuvre qui ne nécessite aucune intercession, aucune intervention extérieure, aucune explication hors d’elle-même (et surtout pas, ce que Michaux semble exécrer au plus haut point, des indications biographiques qui n’entretiennent pas le moindre rapport, selon lui, avec sa poésie), impressionne. Curieux objet éditorial, Donc c’est non donne ainsi non seulement à admirer l’intégrité et le courage de Michaux, mais convainc également qu’il serait bon de (re)lire cette œuvre défendue ici de manière si singulière. Sans doute était-ce le principal objectif de Jean-Luc Outers. Tant pis pour Michaux qui n’avait “nulle, nulle envie de plus de public.”
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