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Chronique
Appartient au dossier :

Exofictions #1 : La Septième Fonction du langage

L’exofiction se saisit d’un personnage célèbre et retrace le fil de sa vie pour en retirer ce qu’il a d’exemplaire, ce qu’il peut nous dire de l’humain ; mais certains auteurs préfèrent prendre des chemins de traverse, et profitent plutôt de béances dans la réalité historique pour faire entrer de la fiction dans le réel.
Couverture La Septième Fonction du langage
A la Bpi, niveau 3, 840"20" BINE 4 SE
C’est le cas de Laurent Binet, qui imagine dans La Septième Fonction du langage une enquête autour de la mort de Roland Barthes. Celui-ci, fauché par une camionnette au sortir d’un déjeuner avec François Mitterrand, aurait été assassiné. Une idée a priori farfelue qui permet à Binet de se glisser dans le petit monde des intellectuels du Saint-Germain-des-Prés du début des années 80. Foucault, Derrida, Deleuze, Sartre, Sollers, Kristeva, Eco, tous - et bien d’autres, traités par le romancier avec une joyeuse irrévérence - défilent devant le commissaire Bayard et son assistant Simon Herzog, jeune universitaire mêlé bien malgré lui à l’affaire.

La Septième Fonction du langage est d’abord une machine bien huilée, un véritable jeu de massacre qui n’a rien à envier, par sa construction à tiroirs, à certains romans d’Umberto Eco. L’enquête survole les subtilités les plus retorses de la sémiologie et du structuralisme, nous entraîne au Logos Club, un “Fight Club” du discours où s’affrontent les plus vaillants rhéteurs du globe… Si meurtre il y a, son mobile tourne autour du langage, et de la faculté de celui-ci à asseoir le pouvoir de celui qui l’utilise.

Binet ne manque pas, lui-même, de souligner le pouvoir qu’il exerce sur le lecteur. Après l’avoir appâté avec une intrigue captivante, il ne manque pas une occasion de dévoiler les mécanismes du roman, de jeter le doute sur la fiction comme sur ses bases réelles. Une malicieuse douche froide qui vient nous rappeler régulièrement que nous sommes les jouets d’une réjouissante farce, et qui contamine jusqu’aux personnages du roman, qui s’interrogent sur la réalité de leur propre existence. Par ce va-et-vient constant, Binet dynamite les éternels questionnements liés à l’exofiction comme à l’autofiction (où s’arrête la vérité, où commence la prise de libertés ?)  et nous ramène au pur et simple plaisir du texte - comme quoi Roland Barthes n’est jamais loin.
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