2   Commentaires
Chronique

Fabrication de la guerre civile, de Charles Robinson

Charles Robinson poursuit son exploration des cités avec son troisième roman, Fabrication de la guerre civile, qui fixe dans une langue âpre les instants suspendus juste avant l’émeute.
Fabrication de la guerre civile - robinson - couv
A la Bpi, 840"20" ROBI. C 4 FA 
Dans la cité des Pigeonniers, on parle depuis longtemps de la démolition à venir. Pour tout dire, on en parlait déjà dans le précédent roman de Charles Robinson, Dans les cités, paru en 2011, et qui se déroulait aussi dans ce quartier fictif, perdu aux marges d’une ville de banlieue anonyme. Les immeubles sont délabrés, vétustes, à la limite de l’insalubrité parfois. La démolition paraît inévitable, à court ou moyen terme, et avec elle la fin d’une époque et d’une certaine façon de vivre ensemble.

Nombre de personnages de Dans les cités - qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant de découvrir Fabrication de la guerre civile - font leur retour. Bambi, l’ado asocial accro aux écrans, qui épie les allées et venues et dont le mutisme semble dissimuler de noirs desseins ; Jizz et Craps, les petites frappes ; Budda et Bégum, qui malgré toutes les galères, malgré les souvenirs de la prison, malgré l’avenir toujours incertain, s’apprêtent à avoir un enfant - peut-être pour le pire ; GTA, le grand frère qui entre deux joints se demande si une conscience collective renaîtra un jour parmi les jeunes de la cité, “aussi politisés qu’un poulet rincé à l’eau de Javel”. Et Angela, dont le travail consiste à convaincre les habitants de partir, d’accepter d’être relogés ailleurs le plus tôt possible. De quitter le quartier des Oiseaux et ses noms de rues comiquement niais - l’allée du Chardonneret élégant, l’arrêt de bus Troglodyte mignon -, comme s’ils avaient été imaginés pour conjurer la brutalité des lieux.

Fabrication de la guerre civile est ainsi d’abord un roman kaléidoscopique qui nous fait pénétrer au sein des nombreuses familles qui peuplent la cité des Pigeonniers ; une sorte de réécriture banlieusarde de la Vie mode d’emploi, sauf que, précisément, les jeunes paumés qui errent entre les tours ont l’impression que leurs parents ont perdu la notice d’instruction.

Charles Robinson y esquisse la géographie d’un lieu parfaitement hors du monde, un lieu que personne ne veut voir, balayé sous le tapis, qui a perdu tout espoir de se reconnecter à la société, où même le RER est à plus de vingt minutes à pied. La cité est à la fois perçue comme un abri et un piège, le lieu de tous les gestes de solidarité et de tous les gestes de haine, où certains se réfugient dans le calme de la cellule familiale ou dans la chaleur des grandes bouffes qui réunissent tout un étage, tandis que d’autres s’arment d’une philosophie digne de Fight club (avec des maximes telles que “La douleur, c’est le seul réalisme dans la vie” ou “Ce qui ne te tue pas a intérêt à courir, parce que toi tu vas pas le rater”) et tentent de donner un sens à leur existence par la violence qu’ils exercent sur les plus faibles qu’eux. Une violence qui reste, dans l’essentiel du roman, à la marge : les Pigeonniers sont loin, tout de même, de l’image médiatique des cités, “ces Chinatown où l’on s’égorge. Tacatacatac. A la mitraillette”, comme le dit une des locataires. Peu d’auteurs ont aussi bien parlé de ces lieux qui n’intéressent généralement guère la littérature ; seule Cloé Korman, ces dernières années, a pu en faire un portrait aussi remarquablement humain et poétique, dans les Saisons de Louveplaine.

Le récit se charge forcément d’une dimension politique, même si la guerre civile annoncée par le titre semblera longtemps ajournée, et ne viendra pas forcément de là où on l’attend. Charles Robinson multiplie les signes annonciateurs, les légers frémissements, mais semble retarder le temps de l’action. “Les corps, les idées, les systèmes politiques. Tout se fissure.” Fabrication de la guerre civile nous place au bord du gouffre ; on s’attend à basculer à tout instant, mais le récit nous retient à chaque fois, dans un jeu du chat et de la souris qui rend la déflagration finale, inéluctable, d’autant plus renversante.

Si le récit doit beaucoup de son intensité fiévreuse à cette construction sur le fil, celle-ci se double d’un beau travail sur le style. Dans le quartier des Oiseaux, on parle fort, haut, avec vulgarité souvent, avec des mots de tous les argots du monde, digérés, transformés, passés par le verlan dans un sens puis dans l’autre. “La langue du Zoo est un art de transmutations”, lit-on : c’est presque un manifeste. Charles Robinson excelle dans un exercice pourtant difficile : sous sa plume, cette langue râpeuse n’est pas seulement du français heurté, malaxé dans tous les sens. C’est une langue qui fait sens par elle-même, et qui est dotée de sa propre poésie. L’emploi de ce langage oral, allié à une fantastique souplesse dans l’art de changer de point de vue et de registre, donne parfois de la musicalité au texte, en même temps qu’il influe sur sa forme, avec l’utilisation par endroits de typographies variées ou de smileys. Ces efforts sur le langage, ces jeux de mise en page qui pourraient, ailleurs, passer pour des gadgets, donnent sa respiration au roman, l’empêchent d’étouffer tout à fait sous l’atmosphère quasi-carcérale de cette cité en ruines, et permettent à Charles Robinson de transformer les cris de rage en une remarquable élégie.
 

Très bonne chronique. Elle me permet de prendre connaissance d'ouvrages que je n'aurai pas eu l'esprit de lire. J'emporterai bien Charles Robinson (je veux dire son roman) en vacances! A voir si ma bibliothèque favorite le possède...

la goualeuse : 19/07/2016 16:25

Je viens de lire pour la première fois une chronique. Je ne le faisais pas auparavant par purs préjugés: encore une fois j'ai eu tort. L'article et le sujet du livre m'ont accroché et m'ont donné l'idée de lire Charles Robinson.

Toorop : 19/07/2016 16:21
Captcha: