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Chronique
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Fictions #1 : Titus n'aimait pas Bérénice

En 2015, qu’ont encore à nous apprendre les classiques ? Une infinité de choses, répondent des romanciers qui placent au coeur de leur démarche Shakespeare, Melville, Rimbaud ou Racine. Qu’ils brodent autour de leurs textes, les prennent comme points de départ d’expériences littéraires ambitieuses ou s’en servent comme miroirs de notre actualité, ces auteurs prouvent qu’il n’est même pas nécessaire de les dépoussiérer pour que des oeuvres du 16e ou du 19e siècle restent d’une étonnante modernité.
 
Titus n'aimait pas Bérénice - Nathalie Azoulai
A la Bpi, niveau 3, 840"20" AZOU 4 TI
La Bérénice de Racine se voyait abandonnée, au terme de cinq actes grandioses, par Titus, empereur de Rome, empêché par le Sénat et par son peuple d’épouser cette étrangère. Une tragédie amoureuse autant qu’une adresse flatteuse au Roi, dont Titus, ferme et intègre, est un reflet ; une pièce au minimalisme exemplaire, articulée autour de trois personnages seulement, et d’une unique décision .

De la pièce de Racine, Nathalie Azoulai évacue la question politique mais conserve l’économie de moyens et la tension dramatique. Dans Titus n’aimait pas Bérénice, elle invente une Bérénice moderne, une femme d’aujourd’hui, quittée par son Titus car celui-ci ne peut se résoudre à divorcer de Roma, sa femme. Le propos n’est pas cependant de livrer une version 2.0 de la pièce mais de faire de cette héroïne une incarnation exemplaire de la douleur, un modèle hors du temps.

Notre Bérénice souffre, bien sûr , puis trouve du réconfort dans les vers de Racine. Elle entend, un soir “Quel ne fut mon ennui dans l’Orient désert”, et cela suffit, comme une révélation, à la dépouiller de ses préjugés scolaires sur le dramaturge. Plongée dans ses tragédies, elle y arrache des fragments qui sont autant de baumes, des “Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire”, des “Parfois je demeurai errant dans Césarée” qu’elle repasse et ressasse jusqu’à saturation.

Fascinée par Racine, par sa capacité à donner une voix aux femmes et à mettre les mots sur les douleurs les plus vives, elle se penche sur sa biographie. A partir de là se mêlent l’histoire du tragédien et celle de cette jeune femme éplorée. Un récit dans le récit qui se fait de plus en plus imposant, la vie de Racine occultant un temps celle de la nouvelle Bérénice. Pour autant, Nathalie Azoulai ne cherche pas à livrer une biographie du maître ; le récit est certes documenté mais ce qui nous intéresse ici, c’est d’une part ce qui a pu faire de lui, dont la vie amoureuse fut relativement peu tumultueuse, un tel interprète des passions amoureuses, et d’autre part la façon dont Racine a poli son style au fil de son apprentissage à Port-Royal et au contact des plus grands auteurs latins et grecs.

Le véritable point de focale du roman de Nathalie Azoulai, c’est la langue de Racine et de ceux qu’il a lus, traduits et interprétés jusqu’à plus soif, d’Eschyle à Suétone en passant par Virgile. La romancière examine la façon dont le langage transfigure les sentiments, jusqu’à accéder à une fonction performative. Sa Bérénice trouve la paix dans les mots, bien loin des banalités sur la rupture que son entourage lui assène ; Racine se réalise dans l’écriture mieux que dans la réalité. Nathalie Azoulai choisit d’achever son récit non pas sur la mort de Racine, mais quinze ans plus tard : lorsque l’abbaye de Port-Royal, où repose le dramaturge, est rasée. Un évènement symbolique, qui rappelle une dernière fois que ni les chagrins d’amour ni les monuments sont éternels, contrairement à la poésie.
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