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Chronique
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Fictions #2 : Archives du vent

Et la fiction, la vraie ? Que devient-elle, dans cette rentrée où fleurissent les biographies, les récits autobiographiques et les reprises de motifs empruntés à d’autres écrivains ? Tout simplement : elle se fait plus discrète, plus rare, mais n’en est pas pour autant moins excitante ou moins entreprenante. Quelques auteurs, en jouant avec les codes des genres romanesques, livrent des oeuvres parmi les plus originales et les plus remarquables de cette rentrée.
Archives du vent - Couverture
A la Bpi, niveau 3, 840"20" CEND 4 AR
“Mon oeuvre est toute ma géographie et chaque volet de la trilogie, la cartographie d’un autre réel.” Cette phrase, qui pourrait être une sorte de manifeste de l’oeuvre de Pierre Cendors, est prononcée dans Archives du vent par Egon Storm, un cinéaste à l’origine de l’invention d’un procédé révolutionnaire, le Movicône. Celui-ci permet, à partir d’images de films existants, de recréer toute la palette de jeu d’acteurs disparus afin de leur donner de nouveaux rôles.
Egon Storm a réalisé trois films, devenus mythiques, grâce à ce procédé. Alors qu’il s’est retiré du monde au coeur son Islande natale, il laisse entendre qu’un quatrième opus pourrait voir le jour et mentionne le nom d’un homme mystérieux : Erland Solness.

Archives du vent est avant tout un roman éminemment cinématographique. Les références abondent : de Méliès à Wim Wenders en passant par Jean Cocteau ou Georg Wilhelm Pabst, réalisateur de Loulou dont est tirée l’image de Louise Brooks qui orne la couverture. Cendors a une nette prédilection pour des films fortement marqués par la question de la porosité entre conscient et inconscient, entre réel et irréel : Archives du vent est imprégné du même onirisme diffus, ouvrant progressivement les portes d’une réalité de plus en plus complexe mais aussi de plus en plus incertaine.

Car si le roman de Pierre Cendors commence de manière relativement linéaire, il se transforme bien vite en récit à tiroirs, voire en labyrinthe à mesure que de nouveaux personnages font leur apparition, dont le fameux Erland Solness, sorte de double raté du cinéaste. A partir de là, l’auteur multiplie les allusions à d’autres plans de réalité, à cet “autre réel” dont parle Egon Storm, qui peut aussi bien désigner l’étrange pays qu’il visite en rêve, où il puise une partie de son inspiration, que le réseau de liens quasi-magiques qui unissent les protagonistes du récit. Sans jamais tout à fait entrer dans le registre du fantastique, Archives du vent flirte avec les lisières du genre, puisant dans ce flou l’essentiel de son pouvoir de fascination.

Au-delà de sa profonde originalité formelle et de sa séduisante atmosphère nébuleuse, Archives du vent brille par la réflexion qu’il propose autour de l’idée de création. Le procédé du Movicône rappelle à quel point on crée toujours avec ceux qui nous ont précédés, avec des oeuvres dont on s’est nourri, que l’on a digérées. Une idée classique qui s’incarne de manière amusante dans le personnage d’Erland Solness et la malédiction borgésienne dont il est victime : lui se veut poète, mais il ne parvient à écrire que ce que d’autres ont déjà écrit.

Surtout, “l’autre réel” dont il est tant question renvoie à la notion même de fiction, que ce soit l’oeuvre du romancier ou celle d’Egon Storm - qui fait jouer à des acteurs morts des rôles qu’ils n’ont jamais tenus, réécrivant ainsi l’Histoire. Pierre Cendors réaffirme ainsi, avec une inventivité de tous les instants, le pouvoir de l’imaginaire, loin des tendances actuelles de la littérature française. 
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