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Chronique

Il est avantageux d'avoir où aller, d'Emmanuel Carrère

Un an et demi après son ambitieux Royaume, qui évoquait les origines de la chrétienté, Emmanuel Carrère revient avec Il est avantageux d’avoir où aller, un recueil de ses articles parus dans divers journaux et revues depuis les années 90. Comme un intermède entre deux grands textes, qui vient éclairer une bonne partie de l’œuvre du romancier, de l’Adversaire à Limonov.
il est avantageux d'avoir où aller - carrère - couverture
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On pourrait rechigner à l’idée de se coltiner un florilège d’articles, fussent-ils de la plume d’un auteur comme Emmanuel Carrère, dont l’exigence ne s’est jamais émoussée en dépit de sa popularité grandissante. C’est qu’on a pris l’habitude de le voir s’orienter vers des projets de plus en plus amples, avec Un roman russe, Limonov et pour finir le Royaume. Revenir au format article semble être un pas en arrière, vers une fragmentation qui ne cadre pas avec cette évolution.

On aurait bien tort, pourtant, de se priver du bonheur de tous les instants qu’est Il est avantageux d’avoir où aller. D’abord parce que Carrère, dont la carrière commença dans les pages de Positif et Télérama où il signait des critiques de cinéma, a l’art et la manière de trousser des articles réjouissants et drôles sur des sujets des plus divers. Parmi les plus divertissants, on retiendra “Comment j’ai complètement raté mon interview de Catherine Deneuve”, publié dans Première en 2008, qui à partir d’un entretien embarrassant et désastreux, à peu près intégralement jeté aux orties, fait un beau portrait en creux de l’actrice, évacuant à peu près toute tentative de résumer sa carrière pour se concentrer sur de fuyantes impressions.

Plus consistantes mais menées d’un pas tout aussi alerte, on se régalera ensuite des incursions de Carrère vers la critique littéraire, genre qu’il aborde avant tout en tant que lecteur, avec beaucoup de gourmandise et sans jamais verser dans des discours pontifiants. On prendra ainsi bien note des conseils de lecture qu'il prodigue, du Cavalier suédois de Leo Perutz, roman fantastique dont il parvient miraculeusement à révéler la fin sans tout à fait déflorer l’intrigue, à Epépé de Ferenc Karinthy, roman culte de quelques happy few qui mériterait sans doute une plus grande reconnaissance en France. Ses pages sur Balzac, surtout, qu’il explique avoir adoré à l’adolescence puis complètement délaissé avant une brève période de boulimie à l’origine de l’article, sont un des meilleurs plaidoyers qui soient pour inviter à la relecture du Lys dans la vallée ou des Illusions perdues. Carrère clame pourtant ne pas être un inconditionnel de Balzac, et c’est justement ce qui séduit tant dans ce petit texte qui épouse les hauts et les bas de la lecture, mêlant sans ambages grands élans enthousiastes et bémols dans de brefs et savoureux commentaires : 
L’accent allemand du baron de Nucingen agace même les balzaciens les plus aguerris. Peut-être est-ce la ferveur excessive du converti, mais moi, non. Je vois approcher les pages remplies des italiques annonçant ce baragouin avec un petit sourire gourmand, affectueux. Je suis sûr que cela faisait sourire Balzac aussi, que c’était pour lui une récréation. D’ailleurs, si ça ne lui avait pas fait plaisir, il ne l’aurait pas fait. Contre-exemple : l’accent espagnol il ne savait pas, où ça l’ennuyait, alors : “Il faut faire observer ici que Jacques Collin (déguisé en Carlos Herrera) parlait le français comme une vache espagnole, en baragouinant de manière à rendre ses réponses presque inintelligibles. Les germanismes de monsieur de Nucingen ont déjà trop émaillé cette scène pour y mettre d’autres phrases soulignées difficiles à lire, et qui nuiraient à la rapidité du dénouement.”
Et voilà. Règle d’or, quand on écrit de la fiction : si un truc vous embête, ne jamais s’y croire obligé.
Evidemment, Carrère romancier apparaît toujours derrière le moindre de ces articles - exceptés peut-être deux ou trois textes plus médiocres, dont on se passerait, comme sa collaboration avec un magazine italien qui le voit parler sans conviction de relations amoureuses. Parler de Balzac ou de Daniel Defoe est ainsi l’occasion, on le voit, de glisser quelques conceptions personnelles de l’art du roman ; partir enquêter en Russie ou à Davos est l’occasion de parler un peu de soi. “Le tout peut se lire aussi comme une sorte d’autobiographie”, indique la quatrième de couverture ; et effectivement, on a là de 1990 à 2015 de quoi retracer pas mal d’étapes du parcours de Carrère. C’est ce qui crée le liant dans Il est avantageux d’avoir où aller et donne l’impression d’avoir en main une œuvre véritable, et non un simple assemblage de textes divers, tout en faisant le lien avec sa démarche en tant qu’auteur de fiction qui, depuis quelques années, s’est résolument tourné vers les récits semi-journalistiques, comme il le réaffirme dans une conférence prononcée à Florence en 2014, suite à une résidence à la fondation Santa Maddalena :
Depuis environ vingt ans, je n’écris plus de romans, au sens où les romans sont des ouvrages de fiction, mettant en scène des personnages de fiction. J’écris désormais ce que faute d’un meilleur mot on appelle des œuvres de non-fiction, et je suis le premier à insister, peut-être lourdement, sur le fait que ce que j’y raconte est vrai, que les personnages que je tâche de représenter ont leurs modèles dans la réalité et ne sont pas des créatures de mon imagination.
On retrouve au fil du temps, notamment, les diverses obsessions de Carrère qui commencent par apparaître dans ses articles avant de faire l’objet de romans. Ainsi signe-t-il dès 1995 des articles sur l’affaire Romand, sujet de l’Adversaire, publié en 2000 et déjà en travaux depuis 1993. Plus loin, on trouvera des textes sur Edouard Limonov, deux petits récits qui reprennent l’essentiel de la trame de D’autres vies que la mienne, et de multiples références à la genèse d’Un roman russe. On a sous les yeux, véritablement, le laboratoire dans lequel se développent ces projets, d’abord embryonnaires, de récits, et on ne cesse de s’émerveiller d’entrer ainsi dans les coulisses de l’œuvre. Au fil des articles, on se demande si le sujet d’un prochain ouvrage n’est pas, déjà, présent dans ces pages : est-ce que ce sera le sommet de Davos où Carrère est envoyé par le magazine XXI, le bouleversant Julie Project de la photographe Darcy Padilla, ou encore l’histoire de George Cockroft, auteur du roman-culte The Diceman, dans le mythe duquel l’auteur a été pratiquement englouti ? L’avenir le dira peut-être. En attendant, on se contentera de relire ces articles ainsi que les romans auxquels ils servent de miroir et dont ils donnent certaines clés, venant encore enrichir une œuvre déjà parmi les plus importantes du paysage littéraire actuel.
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