0   Commentaires
Article
Appartient au dossier :

Jean Echenoz et les Éditions de Minuit, l’équipée éditoriale

Lorsqu’en 1979, Jean Echenoz adresse son premier roman, Le Méridien de Greenwich, aux Éditions de Minuit, la prestigieuse maison est une « belle endormie ». Son catalogue repose presque exclusivement sur les œuvres  de glorieux anciens. Comme le souligne Olivier Bessard-Banquy, spécialiste de la littérature et de l’édition contemporaines, l’arrivée du romancier et, à sa suite, d’une génération d’auteurs inventifs et joueurs va permettre aux Éditions de Minuit de renouer avec le succès et la modernité.
 
Fin des années soixante-dix. C’est le moment du reflux des avant-gardes, de la fin des Lettres nouvelles de Maurice Nadeau, revue qui depuis 1953 publie Beckett, Blanchot, Barthes... Bientôt, les Éditions 10/18, qui diffusent en format poche le nouveau roman de Robbe-Grillet et de ses amis, abandonneront la littérature expérimentale et les essais pointus de sciences humaines pour donner la préférence aux grands textes étrangers et aux romans policiers.
Jérôme Lindon, le directeur des Éditions de Minuit est, lui, pleinement mobilisé par son combat pour le prix unique du livre, contre le discount que peuvent se permettre les géants du livre, comme la Fnac, qui achètent leurs volumes avec de fortes remises, ce qui ne peut être le cas des petites ou moyennes librairies. La loi Lang sera votée en 1981 et permettra de sauver le tissu de la librairie française et avec elle tout un pan de la production éditoriale soutenue par ces forçats du livre passionnés que sont les libraires d’Ombres blanches, de Dialogues, de Sauramps ou d’ailleurs.

Des débuts difficiles

Dans ce moment de bascule entre ancien nouveau roman et nouvelle fiction, entre avant-garde et retour au récit, Le Méridien de Greenwich passe complètement inaperçu alors même qu’il est conçu comme un excellent pastiche truqué de roman noir ou de roman d’aventures, comme si Raymond Roussel et Chester Himes l’avaient écrit à quatre mains. C’est à peine si quelques recensions peuvent être répertoriées, dans Le Monde ou Libération. Le livre se vend peu et le suivant est même refusé par la maison, ce que Jean Echenoz raconte dans le très beau livre d’hommage qu’il a dédié à son éditeur, Jérôme Lindon, paru en 2001.

Un renouveau romanesque

En revanche, en 1983, quand sort son second roman, Cherokee, pareillement parodique, sous l’influence de Jean-Patrick Manchette, dans le souci peut-être d’une écriture plus esthétique qui ne craint ni le rire ni les acrobaties stylistiques, le succès est immédiat, couronné par un prix littéraire. C’est le début d’une période faste pour les Éditions de Minuit qui n’avaient pas connu de fortes ventes depuis les prix littéraires de Michel Butor, de Monique Wittig ou de Tony Duvert. Les réussites s’enchaînent alors, le Goncourt en 1984 pour L’Amant de Marguerite Duras, le prix Nobel en 1985 pour Claude Simon puis le Goncourt à nouveau pour Jean Rouaud en 1990 avant celui de Jean Echenoz en 1999.
Mais le plus significatif, aux yeux du public, c’est bien le renouveau romanesque en cours rue Bernard-Palissy à partir des premiers succès de Jean Echenoz, bientôt suivi de la révélation de Jean-Philippe Toussaint en 1985 avec La Salle de bain, et encore la publication de Christian Oster en 1989 ou d’Éric Chevillard en 1987. Car si ces auteurs ont de toute évidence une culture formaliste, un soin de l’écrit, ce sont tout autant des auteurs qui veulent rompre avec ce qui a pu sembler bien sec ou bien fade à beaucoup pour préférer une écriture plus inventive, plus joueuse, mais aussi plus incarnée, plus ouverte à un large public.

Écriture impassible : une bannière discutable

Dans un souci promotionnel, pour faire reconnaître certains de ces auteurs comme liés par une même conception du roman sinon une même esthétique, la maison va jusqu’à produire des publicités dans la presse où Echenoz, Toussaint, Deville, Oster sont groupés sous la discutable bannière d’une écriture dite impassible. En vérité, c’est bien plus le rapport au monde décalé, légèrement ironique ou blasé et en même temps très pétillant qui se dégage de ces œuvres et qui donne en effet l’impression aux libraires, aux critiques comme aux lecteurs qu’un même état d’esprit est partagé dans la maison qui a été celle du nouveau roman dans les années 1950-1960. Arriveront alors dans la boîte aux lettres des éditions tout un ensemble d’œuvres qui paraîtront comme appelées ou aimantées, celle d’Alain Sevestre ou bien de Christian Costa, par exemple, auteur fulgurant d’une seule œuvre que l’on brûle de voir republiée, L’Été deux fois.
 
Jérôme Lindon et Jean Echenoz en 1999
Jérôme Lindon et Jean Echenoz en 1999 © Louis Monnier

Reconnaissance et prix

Si Echenoz n’est pas le seul, assurément, à partir de L’Équipée malaise, dès 1986, il apparaît tel le porte-drapeau de ce renouveau narratif, engagé alors dans une logique de réécriture systématique, de guingois, des grands genres de la littérature noire ou d’aventures sinon du roman d’espionnage avec Lac. Ses livres-sommes, ronds, charpentés, plaisent autant au public qu’à la critique qui, non sans raison, voit en lui l’héritier indirect de Conrad, de Raymond Chandler, de Perec, bien plus que du nouveau roman dont il n’a jamais repris le propos neutre, la langue blanche ou la phrase sans sujet. C’est en toute logique qu’il décroche le prix Goncourt avec Je m’en vais en 1999 même si ses lecteurs les plus fervents depuis ses débuts eussent sans doute aimé le voir couronné avec L’Équipée malaise

Retour au roman

Comme certains de ses confrères de la maison, il a semblé ensuite vouloir en finir avec une écriture du brio quelque peu clinquante et a donné des œuvres en apparence plus simples, jusqu’à proposer de petites fictions biographiques qui ne sont pas sans faire penser à certains textes de Pierre Michon. Il n’est revenu au roman qu’avec son dernier livre, Envoyée spéciale, qui renoue avec ses anciennes habitudes d’écriture ludique, pour aller même plus loin encore en multipliant les interventions d’auteurs, les remarques en tous genres, à l’intérieur d’un récit riche en rebondissements, dans une nouvelle exploration du roman d’espionnage où les agents sont fatigués et les questions géopolitiques abordées le sourire aux lèvres.
Ce ne sont pas ses lecteurs enthousiastes, anciens comme nouveaux, qui vont se plaindre de ce qui peut ressembler à un retour aux sources, à ceci près que l’écriture de Jean Echenoz est en quelque sorte devenue à la fois plus déliée, plus relâchée à l’occasion, et en même temps plus efficace sinon plus téméraire que jamais…

Olivier Bessard-Banquy, professeur des universités à l’université de Bordeaux-Montaigne

Article paru initialement dans le numéro 24 du magazine de ligne en ligne.
Captcha: