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Chronique

La Légende, de Philippe Vasset

Qui pourra tenir le rôle des saints dans notre époque moderne ? Modèles destinés à édifier les masses, symboles d’une volonté absolue en même temps que d’un abandon total au mystère sacré, les martyrs et les mystiques n’ont pas tout à fait disparu de notre paysage : Philippe Vasset le prouve dans la Légende, un bréviaire des plus iconoclastes.
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Le héros de la Légende, un prêtre défroqué, a travaillé pendant de longues années au sein de la Congrégation de la cause des saints, la “petite usine à auréoles” du Vatican, une organisation méconnue dont la charge consiste à examiner les dossiers de béatification et de canonisation soumis par les paroisses du monde entier afin qu’aucun saint discutable ou douteux ne puisse entrer dans le canon du martyrologe. Et les critères sont draconiens, à une époque où les miracles sont rares, au grand dam de notre narrateur. Lui aime les vies de saints telles qu’on les lisait au temps des cathédrales, sanglantes et mystiques, les histoires de martyrs et de miracles flamboyants. Sainte Lucie portant ses yeux sur un plateau, Sainte Rita “et son trou purulent au front”, Saint Barthélémy, l’écorché vivant, et Saint Thaddée dont la cervelle “coule hors de son crâne scié” : tout cela le passionne. Pas ces mornes candidats à la sainteté, charitables et sagement pieux, dont on lui rebat les oreilles à longueur de journée.

Nous sommes là a priori assez loin des obsessions de Philippe Vasset, dont les romans, depuis longtemps et jusqu’au précédent, l’excellent La Conjuration, s’attachent à explorer les marges de l’espace social et urbain. Et pourtant, le Vatican n’est-il pas lui-même une des parcelles de terre les plus marginales du Vieux Continent ? Le Vatican de Philippe Vasset sent bien un peu le Da Vinci Code - on y complote un peu, on y trouve des manuscrits interdits -, mais c’est surtout un lieu hors de tout, pas si éloigné des banlieues désertées chères à l’auteur.

“Des saints disco, pulp et kitsch”

Cette périphérie urbaine et sociale dont raffole Philippe Vasset, on la retrouve surtout dans le martyrologe très personnel que s’est constitué notre douteux héros. Car, lassé d’examiner les dossiers toujours identiques soumis par les fidèles, celui-ci tente de rendre son travail un peu plus rock’n’roll, en rédigeant des rapports sur des saints légèrement différents. “Des saints disco, pulp et kitsch, des saints aux vocations contrariées, criblés de tentations mais sauvés, en dernière instance, par la Providence, des saints avilis, rachetant leurs fautes aux prix d’efforts surhumains, des saints outranciers, scabreux peut-être, mais incapables de laisser personne indifférent.”

Ces nouveaux saints, Philippe Vasset est allé les chercher dans les endroits les plus inattendus. On croise ainsi une ermite qui hante les aires d’autoroutes, mais aussi le street-artiste Azyle, qui, pendant près de vingt ans, tagua inlassablement sa signature sur les rames du métro parisien, ou bien la musicienne et performeuse transgenre Genesis P-Orridge. Notre prêtre fait de ces personnages hauts en couleurs des hérauts d’une sainteté moderne, le tout sous le patronage d’une drôle de figure tutélaire qui rappellera peut-être quelque chose aux adorateurs de Huysmans : l’Abbé Boullan, qui fut condamné pour hérésie et pour satanisme, et qui inspira en partie au romancier naturaliste son Là-bas. Sur les traces de l’Abbé, et de sa liaison coupable avec une sœur hospitalière guérie miraculeusement de sa cécité, le narrateur flirte lui aussi avec l’hérésie - et avec une sainte pas très catholique dénommée Laure, qui signera sa perte.

La vie est brève et le désir sans fin

Les fantastiques chapitres qui sont consacrés à ces saints d’un autre genre, dans un style qui dépoussière les hagiographies médiévales, s’intercalent dans le récit de la chute de notre narrateur. Tous dessinent une définition bien particulière de la sainteté, qui réside avant tout dans la capacité à suivre et se plier à un désir illimité, incontrôlé, que Vasset rapproche implicitement des extases mystiques d’une Sainte Thérèse d’Avila.
Face à une vocation, on est seul, sans secours. Comment être à la hauteur de ce qui appelle ? Que faire ? Quel chemin ? Entendre, dans le vacarme du monde, la singularité de son désir, c’est quitter l’univers des martingales et des recettes, c’est comprendre qu’il n’y a d’élan que vers l’inconnu.
Le voilà, le nerf de cette Légende : un obscur objet du désir que chacun, saint ou non, devra chercher au fond de lui-même, entre abandon voluptueux et affirmation d’une volonté de fer. A la fois brillamment érudite et irrésistiblement drôle, cette exploration des formes modernes de la vocation mystique mène en toute décontraction le lecteur à une réflexion sur la notion de sacré telle qu’elle peut subsister à notre époque. Et nous oriente vers une réponse qui pourrait valoir toutes les excommunications : il n’y a de sacré que l’humain, et son désir infini de se raconter des histoires. 
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