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Chronique

La vie est faite de ces toutes petites choses, de Christine Montalbetti

Après avoir arpenté le Japon et les plaines du Far West, après s’être intéressée aux hommes préhistoriques et à quelques écrivains célèbres, Christine Montalbetti se lance avec La vie est faite de ces toutes petites choses dans une toute autre aventure : cap sur l’espace, pour un voyage hors du commun qui est aussi l’occasion de questionner ses méthodes de romancière.
 la vie est faite de ces toutes petites choses - montalbetti
A la Bpi, 840"20" MONT 4 VI
Si l’on cherche dans la littérature de quoi s’évader, on trouvera difficilement destination plus éloignée des tracas du quotidien que celle que Christine Montalbetti nous propose de visiter dans son nouveau roman : rien de moins que la Station Spatiale Internationale, en compagnie de l’équipage de la dernière expédition de la navette Atlantis, mise à la retraite en 2011 après vingt-sept ans de bons et loyaux services.

Sous le commandement de Christopher Ferguson dit Fergie, conduits par Douglas Hurley avec pour coéquipiers Rex Walheim et Sandra Magnus - laquelle prend le premier rôle, étant la seule membre de l’équipage que Christine Montalbetti ait eu l’occasion de rencontrer -, on aura donc la chance de décoller à bord de ce fleuron de la NASA pour aller rejoindre les résidents de l’ISS et découvrir avec ravissement les effets de l’impesanteur sur les corps et tout un tas d’autres petites choses. Avant cela, bien sûr, il faudra s’entraîner un moment, se préparer dans une ambiance mi-bon enfant - on pense à Objectif Lune, les espions en moins - mi-martiale. Et se préparer, avec un pincement au cœur, à voir cette navette qu’on a tant bichonnée faire son dernier tour de piste.

Promenons-nous dans l’espace

Car on se prend très rapidement au jeu de Christine Montalbetti, au point d'avoir le sentiment de faire partie de cette équipée extraordinaire. Si l'identification fonctionne aussi bien, c'est que La vie est faite de ces toutes petites choses, bien qu'il porte la mention "roman" en couverture, se rapproche du  document, du reportage pourrait-on dire. Une forme bien particulière, qui interroge et chamboule la pratique de romancière de Christine Montalbetti : elle qui a pour habitude de tout miser sur l’imagination, même si certains de ses romans s'inspiraient de sujets réels, travaille ici à partir de milliers de photos et d’heures de vidéo, qui rendent l’improvisation totalement impossible. Au cours du processus d’élaboration du roman, dont les coulisses nous sont progressivement dévoilées, l'auteure se le jure : “Je m’appliquerais à ce que tout soit vertigineusement exact”. Et précise d’emblée qu’elle ignore quel effet cela produira.

De fait, cet impératif pourrait conférer une certaine raideur au texte. Mais au contraire, grâce à la précision extrême dont Christine Montalbetti fait preuve dans la description de la dizaine de jours que passent les astronautes sur la Station Internationale, c’est un effet d’immersion comme il en existe rarement qu’elle parvient à mettre en place, et ceci malgré une double distance : celle du temps, d’abord, puisqu’elle découvre des faits qui ont eu lieu il y a cinq ans ; celle du ton, surtout, puisque tout ceci est narré avec une charmante légèreté, un humour discret - dont elle a le secret et qui était déjà à l’œuvre dans certains ses romans précédents -, ponctué de remarques plus personnelles et d’apostrophes au lecteur. Car même en s’interdisant de faire intervenir son imagination dans l’élaboration de la trame du roman, Christine Montalbetti ne peut s’empêcher de digresser, profitant du moindre interstice pour glisser des bribes de rêveries qui entrent en tension avec le réalisme radical du texte - mais comment parler de l’espace sans rêvasser un peu ?

On se satisferait très bien de ce doux cocktail, qui fait de l’expédition dans l’espace un des voyages les plus réjouissants qu’on ait fait ces derniers temps en littérature. Roulades en l’air, contemplation de la terre par le hublot et anecdotes diverses sur le quotidien des astronautes (pourquoi font-ils une partie de poker avant le départ, comment mange-t-on des spaghettis en impesanteur, comment se douche-t-on, et bien d’autres questions cruciales) prennent corps de manière extrêmement tangible, et pourraient suffire à faire un roman tout à fait réjouissant tant Christine Montalbetti donne à toutes ces expériences, ces “petites choses” qui, à cette distance de la terre, deviennent prodigieuses, une gaieté tout à fait communicative.

Jamais plus

Mais loin d’être simplement une aimable distraction, La vie est faite de ces toutes petites choses fait particulièrement mouche dans ses instants plus mélancoliques. Christine Montalbetti brode régulièrement sur le thème des dernières fois, du “nevermore” : non seulement assistons-nous au dernier vol d’Atlantis, mais sans doute est-ce le dernier voyage spatial pour certains de nos compagnons, puisque les places sont chères et que constamment de nouvelles recrues arrivent pour remplacer ceux qui en sont à leur deuxième ou troisième vol. Comment se réadapter, comment accepter que plus jamais on ne pourra contempler la plus belle vue que l’on puisse imaginer, celle de la Terre depuis la grande coupole de l’ISS ?  La vie est aussi faite de toutes ces choses qui ne seront plus, que l’on laisse derrière soi.

Cette nostalgie du futur, qui prend diverses formes, culmine au moment des adieux avec les résidents de la station, où l’on doit s’interdire de pleurer de peur que les larmes ne mènent leur vie propre en impesanteur. Car les adieux, dans l’espace ont une résonance bien particulière : ils sont l’occasion de mesurer la fragilité de l’humain, sa vulnérabilité. Christine Montalbetti tire de ces instants une poignée de scènes remarquables, sublimées comme le reste du roman par la grâce indolente des corps en impesanteur.
 
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