0   Commentaires
Chronique

Le Club des miracles relatifs, de Nancy Huston

Avec Le Club des miracles relatifs, Nancy Huston signe à nouveau un touchant roman familial qui fait la part belle à une fine analyse psychologique, mais qui s’inscrit dans le contexte d’une dystopie écologique et politique peu convaincante.
le club des miracles relatifs - nancy huston - couv
A la Bpi, 843 HUST 4 CL
On a plutôt pris l’habitude de découvrir, sous la plume de Nancy Huston, des personnages de femmes fortes. Une fois n’est pas coutume, c’est au contraire à Varian MacLeod, un jeune homme frêle et délicat, que s’attache Le Club des miracles relatifs. Quasiment accueilli comme un don du ciel par Ross et Beatrix, ses parents déjà vieillissants, Varian déçoit très tôt les attentes de son père, un pêcheur de l’”Île grise”, contrée imaginaire qui semble correspondre à l’Est canadien, dont la virilité brutale et archaïque est en opposition totale avec la fragilité de l’enfant. Le petit garçon angoissé qu’est Varian devient un adolescent secret, reclus, qui s’inquiète follement de voir son corps changer et, plus tard, entretiendra un rapport compliqué et conflictuel avec ses propres désirs sexuels, répugné à l’idée même de les voir s’exprimer. Obsédé par une certaine idée de la pureté, Varian se coupe de plus en plus radicalement des autres et finit par assister à l’explosion du couple parental, lorsque son père, après une longue période de chômage, trouve un emploi à l’autre bout du pays dans une compagnie pétrolière.

Le Club des miracles relatifs partage de nombreux traits avec Annabel, le roman de Kathleen Winter, écrivaine canadienne elle aussi, qui connaît depuis sa publication en 2010 un large succès. Dès le début du livre, les points communs sautent aux yeux, de la localisation de l’intrigue - vers le Labrador ou la Nouvelle-Ecosse - à la scène de naissance qui ouvre les deux livres. Chez Nancy Huston, on relève une anomalie qui se règlera d’elle-même mais laissera des traces sur la psyché de l’enfant : un des testicules du jeune Varian n’est pas descendu au moment de la naissance. La situation est bien plus problématique en ce qui concerne le petit Wayne - qui sera plus tard Annabel -, puisque les médecins décident de lui assigner un sexe masculin, à lui qui est né avec une anatomie indéterminée. Les deux scènes présentent des similitudes troublantes, des deux personnages de sages-femmes, quasiment superposables, qui repèrent la malformation, à la façon dont celle-ci est tue par la suite, sans être pour autant effacée du subconscient des deux enfants. Plus loin dans le roman, c’est la façon dont les deux romancières opposent leurs jeunes héros à leurs figures paternelles qui se ressemblent étonnamment.

Néanmoins, là où Annabel peinait à livrer un tableau convaincant de la psychologie de Wayne, garçon malgré lui qui, au fil des années, voyait se préciser sa certitude d’être née fille - mêlant facteurs biologiques, psychologiques et, de manière franchement douteuse, mystiques -, Le Club des miracles relatifs est, à l’inverse, une étude psychologique d’une impeccable précision. On sait, au moins depuis le remarquable Lignes de faille, à quel point Nancy Huston est douée pour analyser les ressorts de la transmission inconsciente, de la pression parentale, de l’héritage familial - que celui-ci soit formulé ou non. On retrouve cette précision dans ce quatorzième roman, lorsque Nancy Huston dissèque la relation de Varian à ses parents - pourtant, de prime abord, assez schématique, avec un père bourru et une mère trop empressée, qui rappellent encore une fois les personnages de Kathleen Winter. La réussite de Nancy Huston tient aussi dans sa façon de donner chair à Varian, là où Annabel restait un personnage archétypique, presque mythologique, qui manquait littéralement de corps. On plonge dans les pensées de Varian, qui disposent d’un style bien particulier, où les ponctuations sont remplacées par des intervalles blancs plus ou moins larges qui créent un rythme heurté.

La comparaison avec Annabel doit s’arrêter là, car Le Club des miracles relatifs prend par la suite un tournant plus politique, lorsque Varian entre dans l’âge adulte. La question de la relation au père et à l’autre, si elle semble un instant disparaître, continue pourtant à servir de moteur à l’intrigue, sous des formes diverses. Varian se fait embaucher chez AbsoBrut, une compagnie qui exploite les sables bitumineux de l’Alberta, d’abord pour payer la maison de retraite de sa mère mais aussi parce qu’il pense y retrouver son père. Il n’y rencontre que des figures masculines détruites, broyées par le travail, malades de participer à la destruction de leur propre terre.

Il faut dire que le monde que décrit Nancy Huston est une sorte de dystopie modérée dans laquelle les industriels assurent une surveillance constante de leur main d’œuvre tout en polluant sans vergogne l’environnement. A quelques détails près, cela ressemble si fort à notre monde qu’on se demande quelle était l’utilité d’embrouiller ainsi le contexte social, d’autant plus que l’articulation entre le récit familial et intime d’une part, et cette dimension écologique et politique d’autre part, n’est pas toujours très fluide. On comprend bien contre quels travers du monde contemporain s’érige la romancière, mais le trop grand décalage entre ces deux pôles opposés du récit finit par étouffer le personnage de Varian, pourtant particulièrement touchant, dans une foule de considérations qui lui semblent en partie étrangères et qui rendent difficilement lisibles les intentions et le propos de Nancy Huston.
Captcha: