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Chronique

Le monde est mon langage, d'Alain Mabanckou

Dans la continuité de son cours au Collège de France, Alain Mabanckou livre avec Le monde est mon langage un recueil de souvenirs consacré aux auteurs qui ont marqué son parcours personnel et littéraire. Un essai léger et chaleureux qui met en valeur nombre d’auteurs africains incontournables, à découvrir ou redécouvrir.
le monde est mon langage - alain mabanckou - couv
A la Bpi, 846.3 MABA 4 MO
Né au Congo où il a vécu jusqu’à ses 22 ans avant de partir pour l’Europe, résident des Etats-Unis depuis une quinzaine d’années, habitué à parcourir le monde pour donner ses leçons très attendues sur la littérature francophone - qu’il enseigne à l’année à l’Université de Los Angeles, Alain Mabanckou est non seulement un grand voyageur, un passionné de littérature française, mais surtout un infatigable passeur. Dans Le monde est mon langage,  il nous convie à un périple des plus ambitieux, du Nouveau-Mexique à Haïti, de la Suisse à Madagascar, de Buenos Aires à Brazzaville, à la rencontre d’écrivains dont il se sent proche. Nous croiserons Sony Labou Tansi, chef de file presque malgré lui d’un renouveau des lettres congolaises dès la publication de son premier roman en 1979 et jusqu’à sa mort en 1995, Florent Couao-Zotti, Dany Laferrière, ou encore les romancières sénégalaises Mariama Bâ et Aminata Sow Fall, le Nobel J. M. G. Le Clézio et l'auteur américain Douglas Kennedy. Ce qu’ils ont tous en commun : un amour profond de la langue française et un rapport particulier au monde, marqué par un besoin d’ouverture que Mabanckou rapproche de la “pensée archipélique” conceptualisée par le romancier, poète et philosophe Edouard Glissant, auquel il consacre une quinzaine de pages passionnantes.

Dans son introduction, Alain Mabanckou décrit ce recueil comme “une autobiographie capricieuse”. Le choix du terme est amusant et dit bien toute la modestie et la générosité de l’écrivain : Le monde est mon langage ne parle pas de lui, ou si peu, entièrement tourné qu’il est vers d’autres écrivains, qu’ils soient des modèles, des amis ou des admirateurs. C’est ainsi uniquement au travers des autres, de leur rapport à la langue et au monde, que se dévoilent la pensée et la personnalité d’Alain Mabanckou, débordantes d’humanisme et d’enthousiasme.

Le monde est mon langage est ainsi une parfaite introduction pour qui voudrait découvrir la littérature africaine d’expression française, une bible érudite mais surtout résolument gourmande, qui semble être un complément, plus libre dans la forme, au cours dispensé par Alain Mabanckou au Collège de France l’année dernière et intitulé “Lettres noires : des ténèbres à la lumière”. Car c’est bien ce à quoi il s’attache ici : faire jaillir un peu de lumière sur des auteurs trop souvent cantonnés au second plan, et qui peinent généralement à être prophètes en dehors de leurs pays.

S’il n’hésite pas à être critique envers la tendance qu’ont certains romanciers africains à sacrifier à quelques thèmes prévisibles, Mabanckou fustige aussi au passage les réflexes malheureux des journalistes littéraires, trop prompts par exemple à comparer les écrivains d’Afrique à des modèles européens, comme si ceux-ci étaient forcément les mètres-étalons de toute littérature. Comme le montre également Kaoutar Harchi dans Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne (paru chez Fayard le 7 septembre), la réception de ces auteurs francophones n’est que rarement objective : entre critiques au rabais et instrumentalisation, ceux-ci doivent lutter pour être aussi reconnus que leurs pairs de métropole. Ainsi Alain Mabanckou écrit-il, à propos d’un compliment à double tranchant adressé à Bessora, écrivaine suisso-gabonaise, qualifiée de “petite fille exotique de Raymond Queneau” :
 
On pourrait critiquer cette formule de “petite fille exotique”, avec la charge paternaliste et coloniale que véhicule cet adjectif malheureux que je mets en italiques (...). Comment ramener à la raison une critique qui ne perçoit les œuvres d’écrivains dits “exotiques” que sous l’angle de la comparaison avec les auteurs officiels, ceux qui sont censés avoir tracé les sillons de la littérature occidentale ? Bessora me semble pourtant plus proche d’Ahmadou Kourouma ou d’Eric Chevillard(...).
Par une jolie coïncidence, ce petit précis de littérature cosmopolite sort au cœur d’une rentrée qui fait la part belle aux lettres francophones, et particulièrement aux auteurs africains d’expression française, débutants ou confirmés. Souhaitons que la voie ouverte par Alain Mabanckou et son enthousiasme à parler des maîtres du roman africain rejaillisse quelque peu sur eux, et donne au plus grand nombre l’occasion de les découvrir.
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