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Analyse
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Le New Deal et la littérature

Le Federal Writers’ Project est un des projets  du  programme culturel Federal One dédié aux documents écrits pendant et autour de la Grande Dépression : enquêtes historiques et sociologiques, essais d’anthropologie ou d’ethnologie, guides variés, constitution d’archives, transcriptions d’expériences de vie en temps de crise et textes littéraires. Les différents travaux entrepris par le FWP visent à lutter contre le chômage des personnes ayant un lien avec l’écriture au sens large,  des « cols blancs », chacun devant participer selon ses compétences à l’effort collectif du New Deal.
Photo Federal Writers’ Project
Federal Writers’ Project display at the New York Times National Book Fair; 1937. Courtesy of the National Archives and Records Administration

A partir de 1935, le Federal Writers' Project (FWP) recrute plus de 6 600 personnes, sous la direction d’Henry Alsberg, journaliste et producteur de théâtre. Ainsi, des écrivains, poètes, journalistes, chercheurs, enseignants, éditeurs, archéologues, anthropologues, sociologues, historiens et bibliothécaires participent à différents travaux consistant à rassembler dans chaque état des informations relatives à l’époque, mais aussi à l’histoire du pays.

L'histoire du FWP est décrite en détail sur le site de la bibliothèque du Congrès

La production du FWP est très variée et ses recherches, sans précédent dans l’histoire américaine, visent à exposer et dénoncer la Crise. En outre, ces travaux permettent de démontrer que le gouvernement agit, qu’il propose du travail et que chacun est partie prenante de cette politique.

Parmi les auteurs qui ont été recrutés au FWP ou qui ont écrit sur la Grande Dépression, beaucoup sont devenus célèbres, c’est le cas notamment des écrivains noirs de la Renaissance de Harlem initiée dans les années 20, Langston Hughes, Richard Wright, Arna Bontemps, Zora Neale Hurston, Claude McKay, Dorothy West , Nella Larsen…, des poètes Conrad Aiken, Archibald Mac Leish, Kenneth Rexroth, Kenneth Patchen, des romanciers comme John Steinbeck, Erskine Caldwell, John Dos Passos, Saul Bellow, Ralph Ellison, John Cheever, James Agee, Nelson Algren, Eudora Welty, le journaliste Studs Terkel, l’écrivain de polars Jim Thompson, les poétesses May Swenson et Gwendolyn Brooks… Sterling Brown, poète et enseignant noir, aura pour élèves, entre autres, Toni Morrison et LeRoi Jones. Edmund Wilson deviendra critique littéraire et Stetson Kennedy écrira un livre longtemps interdit sur le racisme et le Klu Klux Klan. D’autres seront oubliés comme l’écrivain Jack Conroy (The Disinherited), ou redécouverts : Tom Kromer, Tillie Olsen… Les Noirs Frank Yerby et Louis L’Amour écriront des best-sellers dans les années 50.

Pour beaucoup d’entre eux, cet emploi au gouvernement a décidé de leur carrière, a servi de tremplin, de période d’entraînement et a inspiré leurs œuvres et leur écriture.

Le Federal Writers’ Project prit fin en 1943, mais la Grande Dépression continua d'inspirer de nombreux auteurs. Les personnages représentés étaient alors plus proches de la population, à l’image des personnes interviewées dont la mémoire fut recueillie par les membres du FWP. Malgré les controverses, le risque d’une « littérature officielle » et les attaques des anticommunistes (certains écrivains liés au New Deal comme Jim Thompson et Richard Wright seront blacklistés dans les années 50), les travaux du FWP documentent les années 30 tout en éclairant l’histoire américaine et l’ambivalence des Américains face au passé : fierté et en même temps remise en question de ses fondements (l’exploitation des esclaves notamment). Ce projet annonça les manifestations pour les Droits civiques des années 60 qui mirent fin à la ségrégation et ouvrit la voie aux mouvements contestataires des années 70 : le pacifisme de Kenneth Patchen, le soutien de Kenneth Rexroth à la Beat Generation…

La rédaction de guides détaillés pour chaque Etat

"One of the noblest and most absurd undertakings ever attempted by a state"  
(L'un des projets les plus nobles et les plus absurdes jamais entrepris par un état) 
W.H. Auden
Photo Federal Writers' Exhibit
Federal Writers' Exhibit 1940. Courtesy of the National Archives

De 1935 à 1941, plus de 48 « State guides » et de nombreux « city guides » sont rédigés. Des enquêteurs, pour beaucoup des écrivains, ethnologues et anthropologues sillonnent le pays, chaque état leur attribuant des missions précises. Ces guides ont plusieurs objectifs : ils doivent présenter, de façon aussi exhaustive (et encyclopédique) que possible, les caractéristiques de chaque Etat ou ville. C’est donc un travail aux frontières de plusieurs disciplines. Les enquêtes s’appuient sur des entretiens réalisés avec les habitants, d’où la richesse du folklore ( folk-lore ou héritage des gens), des anecdotes, des figures mythiques de l’histoire locale.

Derrière le projet, il y a évidemment une ambition d’ordre économique en encourageant le tourisme, mais d’autres raisons ont présidé à cette entreprise monumentale et unique, ces guides étant devenus de véritables classiques et fournissant des données incomparables. Les éditeurs du projet, John Lomax, folkloriste et musicologue puis Benjamin Botkin, spécialiste de folklore, étaient persuadés qu’ils pouvaient bâtir une identité nationale sur la diversité d’où cette vision kaléidoscopique de l’Amérique et la recherche d’une identité collective.

Photo Guide New York
Guide de New York, FWP


En effet, là où les guides sont particulièrement intéressants, c’est quand ils s’attardent à décrire l’histoire de l’immigration pour chaque état, la présence des différentes nationalités qui composent la mosaïque du pays. Mieux se connaître et connaître les autres devait, pour Botkin, lutter contre l’intolérance, et ce par la représentation des Américains et du pays à travers différents points de vue. Il faut rappeler le contexte historique : le fascisme menace en Europe et les années 20 aux Etats-Unis ont vu se répandre les théories eugénistes, la restriction des quotas d’immigration et toujours les adeptes de la "suprématie blanche" font des ravages. Il faut donc réaffirmer les véritables racines de l’Amérique, dire qu’elle s’est faite grâce à ses arrivées successives d’immigrés, le fameux "melting pot".


Photo IllinoisAinsi des personnes issues des minorités sont impliquées dans le projet : des Noirs, des femmes, des Indiens, des immigrés, des minorités, et un chapitre de chaque guide leur est consacré. Il s’agit d’offrir un condensé d’histoire américaine, de renforcer la solidarité et d’affirmer une ambition démocratique.

Eudora Welty est envoyée dans le Mississippi pour travailler sur le guide, Zora Neale Hurston parcourt la Floride pour couvrir cet état, elle souhaite offrir son regard de féministe noire et d’anthropologue. Elle travaille et voyage avec Stetson Kennedy, mais ils connaissent des problèmes liés à la ségrégation : certains lieux, y compris des bureaux du FWP, sont interdits à Hurston et il est mal vu qu’un Blanc collabore avec elle. Le poète Kenneth Rexroth rédige un guide de voyage et un précis d’histoire naturelle sur les montagnes de Californie. Nelson Algren écrit sur l’Illinois et Richard Wright édite un livre visant à faire connaître la vie culturelle noire américaine à Chicago.

Lire les guides en texte intégral en anglais, par exemple le guide de l'Idaho 
 

La transcription des récits d’anciens esclaves


Entre 1936 et 1938, quatre états décident de faire porter des enquêtes sur les anciens esclaves. Les écrivains recrutés prennent des photos de ces personnes et de leur environnement. Ainsi plus de 2 300 récits à la première personne accompagnés de 500 photos sont retranscrits. C’est Benjamin Botkin, futur directeur des archives à la Bibliothèque du Congrès, qui sélectionne les photos et les textes, il en fait un livre en 1945 :

Photo Couverture Lay My Burden Down: A Folk History of Slavery
Benjamin Botkin, University of Chicago Press, 1969
Ce livre explore ce que signifient l’esclavage et l’émancipation, à travers les mots de ceux qui les ont vécus. Ce sont des extraits et récits du travail effectué par le FWP. La vie sur la plantation, le travail des champs, les privations, les relations entre esclaves, le Klu Klux Klan. Mais aussi : les réseaux qui ont aidé des esclaves à s’enfuir, la joie et l’étonnement face à la liberté enfin acquise.
A la Bpi, niveau 2, 39(73) LAY


Ce projet d’envergure, certainement un des plus importants du FWP, a pour but de donner la parole à ceux qui en étaient privés, de susciter une prise de conscience de ce que fut l’esclavage du point de vue de ceux qui l’ont subi et non plus du point de vue des maîtres. Les années 30 sont marquées par la nostalgie de la grandeur passée du Sud, la Guerre de Sécession est encore très présente dans les esprits et divise toujours profondément l'Amérique.

Photo Sarah Gudner
Sarah Gudner

Toutefois dans les années 20 et 30, on observe un regain d’intérêt pour les récits d’esclaves en fuite ou affranchis, les années 20 ont été « l’âge du jazz », la culture des Noirs américains suscite de l’intérêt, elle se fait connaître par la musique, mais aussi par l’écriture et notamment grâce au mouvement littéraire de la Renaissance de Harlem. Les écrivains noirs, très militants, traitent de la discrimination et des questions de classe.

Photo Alfred Murphy
Alfred Murphy, a former slave. The 105 year old was a pupil in a literacy class conducted by the Federal Writers’project in Colombus, Ohio. Library of Congress.

Cependant il ne faut pas oublier que les Noirs, comme les femmes, ont plus de difficulté à trouver du travail, y compris dans les années 30. En effet, certains états du Sud refusent d’employer des Noirs car ils ne veulent pas dépenser de l’argent pour mettre en place des lieux ségrégués, le Sud faisant appliquer la loi « Separate but equal ». L’emploi des Noirs a donc été assez symbolique, sauf en Virginie, en Floride, en Illinois et à New York. 
 

Photo Charley Williams
Charley Williams and granddaughter, Age 94

100 000 ex-esclaves sont encore vivants dans les années 30, mais l’on réalise qu’il y a urgence à recueillir les témoignages de personnes très âgées. La nouveauté réside dans l’aspect sociologique de ces récits, loin des approches teintées de moralisme.

Cependant, au moment où sont écoutés ces esclaves qui reviennent sur leur passé douloureux (évoquant les violences et privations subies), la ségrégation sévit toujours dans les Etats du Sud. Les photographes de la Farm Security administration en rendent bien compte dans leurs photos, la discrimination et les violences perdurent.
Les années 30 représentent donc le temps des confessions, et c’est aussi le cas pour les récits de vie.

Lire ou écouter les récits en texte intégral sur le site Born in slavery : slave narratives from the Federal Writers’ Project, 1936-1938
 

Les récits de vie ou la mémoire orale


 

Photographie : Personnes noires discutant sur un banc
Saturday afternoon in Franklin, Heard County, Georgia Library of Congress : Jack Delano, photographer

Les écrivains du FWP se lancent dans la retranscription d’expériences vécues en temps de crise et se transforment en reporters allant interviewer plus de 10 000 hommes et femmes dans différentes régions. En général, ils sont bien acceptés, car ayant eux-mêmes ont connu le chômage et ne sont pas très bien rémunérés (les salaires sont modestes : 20 à 25 dollars par semaine). Ce qui rapproche aussi ces hommes ordinaires des écrivains, c’est que beaucoup ont sillonné les routes pour trouver du travail, s’apparentant un peu à des "hoboes", ces vagabonds qui arpentent l’Amérique en quête de petits boulots. Ainsi, le futur naturaliste et philosophe Loren Eiseley erre de ville en ville, dans des trains de marchandises.

De plus, certains d’entre eux sont issus de milieux ouvriers (Tom Kromer, Meridel Le Sueur ouJack Conroy, proches du roman prolétarien de James T.Farrell) et connaissent la misère. Certains  écrivains de l’époque n’hésitent pas à aller rencontrer les travailleurs en grève, c’est le cas de Theodore Dreiser, Upton Sinclair, John Dos Passos, Katherine Anne Porter, Sherwood Anderson

Lire ces récits en ligne sur le site de la Bibliothèque du congrès 


Hard times : histoires orales de la Grande Dépression
Studs Terkel, photographies de Dorothea Lange, Ed. Amsterdam, 2009 
Des centaines d'entretiens font revivre les souvenirs de ceux qui ont traversé la grande dépression de 1929 aux États-Unis, du krach aux luttes syndicales, de la difficulté de la vie paysanne aux conséquences du New Deal. La diversité des expériences et des points de vue exprimés dessine un monde complexe marqué par la précarité et la solidarité. Ce document, publié en 1970 est également basé sur les propres souvenirs de Terkel. Sont interrogés des pauvres, blancs et noirs, mais aussi des riches ayant tout perdu. Le sentiment d’échec, les conflits physiques lors des recrutements, les expropriations, l’errance, les suicides, la faim, les grèves, la pensée d’une révolution prochaine, la chance d’avoir trouvé du travail grâce au WPA résument l’état d’esprit de l’époque.
A la Bpi, niveau 3, 978-82 TER

+ Hard Times: The Story of the Depression in the Voices of Those Who Lived It
enregistrement sonore disponible à la Bpi

Louons maintenant les grands hommes : Alabama, trois familles de métayers en 1936
James Agee et Walker Evans, Plon, 2002
En 1936, Agee est chargé par une agence du New Deal (Farm Security Administration) d'un reportage sur les paysans pauvres d'Alabama. Accompagné du célèbre photographe Walker Evans, il décrit la vie quotidienne de ces familles avec une profondeur non dépourvue d'essence poétique. Ce document est une protestation vivace contre la condition sociale des pauvres du Sud-Est américain. C'est une commande de la revue Fortune qui refusa de le publier si bien qu’Agee en fit un livre qui parut en 1941. Poète, écrivain et scénariste, Agee est dans la lignée du photojournalisme, de l’investigation documentée par une enquête de terrain et illustrée.
A la Bpi, niveau 3, 821 AGEE 4 LE

A treasury of Western Folklore
Benjamin Botkin, Crown, 1975
Dans cet ouvrage Botkin présente toute la diversité de la culture des états de l’Ouest à travers des interviews, des traditions, des chansons, des légendes, de l’humour, des mythes. Les Mexicains, les mineurs, les pionniers, les chercheurs d’or, les différentes nationalités sont présentes dans ce livre. Botkin, fils d’immigrés lithuaniens, est sensible à l’aspect multiculturel de ces documents. Il défend une culture ouverte sur les autres et tout ce qui s’est transmis de génération en génération. Botkin était passionné de culture aussi bien populaire que classique. Comme beaucoup de personnes travaillant dans le cadre du New Deal, il sera considéré comme communiste et surveillé par le FBI.
A la Bpi, niveau 2, 39(73) TRE

Deux autres livres en anglais édités par Botkin sont disponibles à la Bpi, un sur le folklore de la Nouvelle Angleterre et un autre sur le folklore du Sud des Etats-Unis.

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