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Chronique

Les vies multiples de Jeremiah Reynolds, de Christian Garcin

Explorateur des terres australes, ami d’Edgar Allan Poe à qui il inspira les Aventures d’Arthur Gordon Pym, auteur d’un récit qui préfigura le Moby Dick d’Hermann Melville, Jeremiah Reynolds sort de l’oubli dans lequel il est tombé grâce à la plume de Christian Garcin, qui signe en cette rentrée d’hiver son dixième roman.
Les vies multiples de Jeremiah Reynolds - couverture
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Jeremiah Reynolds, pourtant, se fait quelque peu attendre au début du récit de Garcin. Pas de trace de lui dans les premiers chapitres, que l’auteur consacre à deux figures à la fois jumelles et opposées : John Cleves Symmes Jr, qui fut le premier à populariser la théorie farfelue de la “Terre Creuse”, et Edmond Halley, découvreur de la comète qui porte son nom, astronome remarquable mais défenseur lui aussi de la thèse selon laquelle la Terre renfermerait un second soleil et de vastes étendues comparables au paradis perdu.

Quand Reynolds fait son apparition dans le récit, son destin semble ainsi tout préparé. Il est l’homme providentiel qui, en s’associant à Symmes, tentera de vérifier sa thèse selon laquelle une porte d’entrée vers la Terre creuse se situe à chacun des pôles. Quoi qu’il entreprenne, quelle que soit la lubie qui le mène à un instant donné, Reynolds garde constamment cet air de tomber à pic, d’être à la fois l’homme de son temps et celui du futur. Pour le souligner, Garcin empile les références à d’autres personnages historiques, n’hésite jamais à souligner de troublantes coïncidences entre la vie de Reynolds et celles d’illustres aventuriers.

Reynolds, comme d’autres avant lui, doit renoncer à atteindre le Pôle Sud. Un demi-échec qui ne l’empêchera pas de se lancer dans d’autres voyages où son talent d’entrepreneur fera florès, avant de se stabiliser pour devenir l’auteur de Mocha Dick, récit de chasse articulé autour de la figure quasi-mythique d’une monstrueuse baleine blanche.

On doute quelque peu, au départ, de la véracité du récit. Tout ceci semble un peu trop beau pour être vrai, et on est tenté à deux ou trois reprises de faire de rapides recherches pour le coincer. On n’y parvient jamais vraiment, et l’envie d’y croire finit par l’emporter, la question du vrai et du faux paraissant finalement fort secondaire.

La fascination de Garcin pour le personnage de Jeremiah Reynolds crève les yeux, et semble même quelquefois empêcher le romancier d’aller au bout de son sujet. Dans certains chapitres domine l’impression que Garcin se repose paresseusement sur le caractère éminemment romanesque de son héros.
Regardez à quel point sa vie ressemble à de la littérature ! nous dit-il alors, se dispensant ainsi de faire de la littérature lui-même. On en arrive, dans les passages les moins réussis du roman, à de longs enchaînements informatifs, furieusement rébarbatifs en dépit de la passionnante matière première que constitue la vie de l’aventurier.

Dans ses meilleurs moments pourtant, Les vies multiples de Jeremiah Reynolds est un mille-feuilles littéraire des plus savoureux, dans lequel Reynolds s’incarne dans tout ce que la littérature compte de vies héroïques. Sans avoir l’air d’y toucher, Garcin fait preuve d’une sémillante érudition, invoque tout Flaubert d’un simple “il voyagea”, ancre dans la réalité les chimères les plus folles des maîtres de l’imaginaire que sont Jules Verne, H. P. Lovecraft ou Edgar Allan Poe ; convoque aussi bien le capitaine Achab que les héros d’Hugo ou les courageux orphelins de Dickens ; pioche des idées du côté de la science-fiction, du roman d’aventures et des récits bibliques ; bref, fait feu de tout bois avec, pour couronner le tout, un souffle remarquable. Jeremiah Reynolds devient une sorte d’archétype du personnage de roman, un fascinant objet littéraire tiré des limbes de l’Histoire par le romancier, qui dépasse ainsi largement le genre contraint de la biographie romancée.
 
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