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Chronique
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Littérature et écologie #1 : Le règne du vivant

Les auteurs de science-fiction ont mis, depuis longtemps, les problématiques écologiques au coeur de leur démarche. De René Barjavel à Alain Damasio en passant par J.G. Ballard, tous ont régulièrement dénoncé l’impact de nos modes de vie sur l’état de notre planète. Mais en dehors de ce genre littéraire spécifique, les romans traitant frontalement d’écologie restent assez rares.

A l’occasion de la COP21, nous vous proposons de voir si écologie et littérature font bon ménage, au travers de romans publiés en France ces dernières années.
Couverture Le Règne du vivant
A la Bpi, 840"20" FERN 4 RE
Si le Règne du vivant se focalise évidemment sur la chasse à la baleine, et sur les raisons pour lesquelles celle-ci reste une activité florissante en dépit de son interdiction sur la quasi-totalité du globe, Alice Ferney n’hésite pas à prendre du recul et à évoquer d’autres questions, essentiellement celles touchant aux relations de l’homme avec les animaux - y compris, bien loin des fonds marins, du côté de l’élevage industriel - mais aussi à leur environnement naturel. Le début du roman dessine ainsi, à partir du point central que constitue l'industrie baleinière, un vaste panorama des luttes en cours pour la sauvegarde de la planète, ainsi que de certains courants théoriques qu’elle aborde avec une parfaite pédagogie.

Au coeur du Règne du vivant se trouve surtout la question des modes de lutte : jusqu’où peut-on aller pour servir une cause juste ? Une grande partie du roman est fondée sur l’opposition entre Gaïa, l’association de Magnus Wallace, qui n’hésite pas à menacer les baleiniers de faire usage de la force, et Noé, qui se contente de les filmer afin d’alerter l’opinion publique. Wallace, capitaine charismatique chassant inlassablement les baleiniers, évoque une version moderne et inversée du capitaine Achab d'Herman Melville, dont l'obession ne peut que causer la perte. Au travers de cette figure inspirée par Paul Watson, activiste considéré par certains comme un terroriste et par d’autres comme un héros, Alice Ferney rend un bel hommage à ceux qui donnent toute leur vie à la cause qu’ils défendent et prennent les plus grands risques pour arriver à leurs fins.

On pourra cependant regretter que le récit des différentes campagnes dans les mers australes de Wallace et de son équipage soit plombé par un lyrisme naïf et un discours grevé de clichés sur la majesté du monde marin et la grâce des grands mammifères. Si on ne peut que partager l’admiration des différents protagonistes pour la beauté de la nature, l’insistance d’Alice Ferney à parler à nos émotions plutôt qu’à notre raison trouve vite ses limites, tant ses descriptions confinent à la béatitude. 

Encore fait-elle preuve, dans ces moments-là, d’une certaine délicatesse dans le style. Ailleurs, les passages remarquables sont rares. Lorsque l’action se fait plus resserrée, un léger relâchement se fait même sentir : par endroits, on se rapproche plus du tract de Greenpeace que de la littérature. On tombe alors dans le pur roman à thèse, avec tout ce que cette expression peut avoir de péjoratif, et c’est alors que la faiblesse de l’édifice se fait ressentir : les personnages, simplement choisis et construits pour être les véhicules de différents courants idéologiques, révèlent leur manque d’épaisseur. Alice Ferney décrit elle-même Le Règne du vivant comme un "roman-documentaire engagé" : tiraillée entre les impératifs du genre romanesque et le désir de se faire la porte-parole d'un combat, elle parvient certes à transmettre ses idées, mais peine à convaincre sur le plan littéraire. 
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