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Chronique

Mademoiselle Haas, de Michèle Audin

En retraçant les destinées ordinaires d’une douzaine de jeunes femmes dans l’entre-deux-guerres, Michèle Audin rend hommage dans Mademoiselle Haas à des oubliées, artisanes anonymes de l’émancipation féminine.
Mademoiselle Haas, c'est Albertine, Suzanne, Léopoldine ou Céline : des jeunes femmes qui ont eu vingt ans dans les années 30. Elles regardent avec circonspection défiler les ligues d’extrême-droite en 1934, voient arriver au pouvoir le Front Populaire en 1936, sont prévenues des premières rafles de 1941. Certaines sont juives, d’autres non. Elles sont ouvrières, secrétaires, couturières ; parfois militantes, féministes sans vraiment en avoir conscience ; elles sont célibataires, fiancées, mères. Elles vivent leurs vies, simplement, des vie banales et anonymes.

A travers elles, Michèle Audin fait la lumière sur certains aspects de la condition féminine de 1934 à 1941. Bien sûr, ces demoiselles Haas ne sauraient être représentatives des femmes, en général, à cette époque — ne serait-ce que parce qu’elles sont presque toutes parisiennes et que, Michèle Audin insiste là-dessus dès l’introduction, elles travaillent toutes :
Elles travaillent. Presque toutes avec leurs mains – mains de sage-femme, mains d'ouvrière, mains de pianiste. Elles sont auxiliaires, adjointes, temporaires, mademoiselles. 
Elles rêvent. Elles vivent, dans la joie et dans la peine, une histoire qui, au fil des ans, s'emplit de bruit et de terreur.
Elles sont invisibles. Ignorées des livres d'histoire. Oubliées. Omises, plutôt. 
mademoiselle haas - michèle audin - couv
A la Bpi, 840"20" AUDI 4 MA
C’est donc une catégorie particulière de femmes que révèle Michèle Audin : des oubliées de l’Histoire, des petites mains vite disparues des annales. On pense, en lisant Mademoiselle Haas, à Elle regarde passer les gens d’Anne-James Chaton, également sorti au printemps. Avec une méthode similaire, celle de l’assemblage de vies multiples, les deux auteurs parviennent à des résultats très différents. Anne-James Chaton met bout à bout douze vies extraordinaires - celles de Camille Claudel, Virginia Woolf ou encore Margaret Thatcher, qui ne sont cependant jamais nommées autrement que par le pronom “elle” - pour composer une fulgurante traversée du siècle.

Les Mademoiselle Haas sont modernes également. Mais c’est un autre vingtième siècle qui apparaît sous les yeux du lecteur : là où les figures illustres d’Anne-James Chaton dessinent une course à la modernité haletante, comme un tableau futuriste, les modestes héroïnes de Michèle Audin sont le visage d’évolutions lentes de la société, d’un monde entre passéisme et progrès où l’action individuelle change peu à peu les pensées, sans grands soubresauts. Loin des figures hors-normes de l’émancipation féminine choisies par Anne-James Chaton, les demoiselles Haas, qui n’ont pas le dixième du pouvoir et de la notoriété de celles-ci, sont sans doute des révélateurs plus pertinents de la condition féminine dans la première moitié du siècle dernier.

Surtout, contrairement à Elle regarde passer les gens qui repose sur un parti pris stylistique radical et constant - des phrases simples commençant systématiquement par le sujet “elle”, jusqu’à épuisement -, Michèle Audin multiplie les formes dans les dix-neuf chapitres de Mademoiselle Haas. L’histoire de l’une est racontée par le biais de son journal ; une autre par les lettres qu’elle envoie à sa cousine, lui racontant son intention de prendre sa carte au Parti Communiste ; une autre encore au travers du résumé étourdissant d’une journée - sans cesse recommencée - à l’usine :
Me taire, obéir, me forcer à ne pas répondre, (...)brûler de la chaleur du four, trente lourdes bobines, les enfourner, me réjouir des tours de main acquis, baisser le tablier, maîtriser mes gestes au millimètre près, attendre, relever, retirer les bobines, recommencer, recommencer, forcer, risquer de me faire arracher les cheveux, resserrer le foulard, enfourner, baisser, attendre, relever, retirer, recommencer(...)
C’est surtout par cette diversité de styles et de points de vue que Michèle Audin parvient à donner une individualité à ses héroïnes. D’abord indistinctes derrière leur patronyme commun, les multiples Mademoiselle Haas finissent par émerger dans toutes leurs singularités. Un bel hommage et une belle revanche pour ces oubliées de l’Histoire, auxquelles Michèle Audin donne une présence éclatante.
 
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