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Raoul Peck redonne vie à James Baldwin

Sorti en février aux Etats-Unis et primé dans de nombreux festivals, le film I am not your Negro connaît un succès exceptionnel en salle pour un documentaire. Réalisé par le cinéaste haïtien Raoul Peck, ce documentaire revient sur l’engagement de l’écrivain noir américain James Baldwin et sur son rôle de porte-parole lors du Mouvement pour les droits civiques dans les années 1960. En soulignant la conscience de l’écrivain à lier l’intime à l’historique pour refléter la condition des Noirs américains, le documentaire établit un parallèle avec la situation actuelle aux Etats-Unis, où les violences contre les Noirs et les discriminations sont loin d’être terminées. 

Affiche du film I am not your negro

Le projet d'une vie

 
Photo de Raoul Peck à la Berlinale
Raoul Peck à la Berlinale par Maximilian Bühn, février 2017 [CC BY-SA 4.0]
 
Photo de James Baldwin par Carl Van Vechten
James Baldwin par Carl Van Vechten, 1955 Carl Van Vechten [Public domain], via Wikimedia Commons

Raoul Peck a découvert adolescent les textes de James Baldwin, né en 1924 à Harlem dans la pauvreté, auteur d’essais sur la difficulté d’être né noir aux Etats-Unis, écrivain aux talents multiples dont les romans, le théâtre, la poésie et les nouvelles ne cessent d’interroger les relations Noirs-Blancs et la douloureuse question de l’identité. L’essai La prochaine fois, le feu a fortement marqué Raoul Peck et a eu une influence majeure sur sa façon de voir le monde. Il admire l’art qu’avait de Baldwin de tout remettre en question et d’interroger la façon dont l’histoire américaine a été dominée par une vision exclusivement blanche. Véritable penseur de la question noire, Baldwin a offert une analyse subtile des mécanismes de domination à l’œuvre dans les relations entre les Blancs et les Noirs. Raoul Peck affirme que les écrits de Baldwin lui ont donné les clés dont il avait besoin pour comprendre et déconstruire le monde.

Dès lors, les livres de Baldwin l’ont accompagné tout au long de son existence, il y revient sans cesse pour y puiser des idées pour ses films. Pour lui, c’est un écrivain qui a inventé un langage d’une force incroyable et qui a influencé l’écriture de beaucoup d’auteurs : le poète Allen Ginsberg, par exemple, admirait Baldwin pour son audace quand celui-ci avait le courage d’évoquer son homosexualité et d’aborder ce thème dans ses romans. Maya Angelou disait que c’était Baldwin qui l’avait poussée à écrire son autobiographie Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage.  

Encore aujourd’hui, des auteurs se réclament de Baldwin. L’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates livre des écrits combatifs imprégnés de sa propre expérience de Noir exposé au racisme et dénonce une violence qui perdure, malgré les luttes passées. Ses textes Une colère noire : lettre à mon fils et Le grand Combat s’inscrivent dans la droite lignée des œuvres de Baldwin. D’ailleurs, Toni Morrison, qui a toujours affirmé l’importance de Baldwin sur sa vocation d’écrivain, considère Ta-Nehisi Coates comme le digne héritier de Baldwin. Cependant, Raoul Peck estime que la dette qui lui est dûe n’est pas assez reconnue. Cela fait dix ans qu’il travaille à ce projet, souhaitant faire connaître Baldwin à un plus large public.

 

Redonner une voix à l’écrivain-témoin

Photo de Martin Luther King et Malcolm X
Martin Luther King, Jr et Malcolm X par Marion S. Trikosko, U.S. News & World Report Magazine [Public domain], 1964 via Wikimedia Commons
Photo de la statue de Medgar Evers à Jackson, Mississippi
Statue de Medgar Evers par Richard Apple à Jackson, Mississippi [CC BY-SA 3.0]

Raoul Peck s’est directement inspiré d’un manuscrit inachevé de Baldwin rédigé en 1979, retrouvé dans ses archives. Ce manuscrit, Remember this house, devait constituer le dernier livre de l’écrivain. Baldwin y revenait sur la vie et les luttes de ses amis assassinés : Medgar Evers, Martin Luther King et Malcolm X, figures emblématiques de la bataille pour l’égalité, le droit de vote et la fin de la ségrégation. Cet hommage que souhaitait Baldwin est transposé fidèlement dans le documentaire de Raoul Peck puisqu’il reprend les propos de Baldwin et ses commentaires face à la violence des années 1960. Il s’appuie aussi sur les interventions publiques de l’auteur, figure médiatique et représentant des revendications d’une minorité opprimée.
 
C’est la voix de l’acteur Samuel L. Jackson qui donne à entendre la colère de Baldwin et les images sont issues des archives que Raoul Peck a pu consulter et rassembler grâce à Gloria Baldwin, la sœur de l’écrivain. Ainsi l’on voit un Baldwin adepte de la non-violence de Martin Luther King, mais sensible à la nécessité d’une radicalisation après tant d’assassinats et d’injustice. Il s’intéressa donc aux Black Panthers et aux partisans du Black Power sans encourager pour autant l’extrémisme, mais dans l’optique d’une mise en garde contre la colère à venir. Comme Baldwin, qui s’exila à l’étranger pour mieux parler de l’Amérique, Raoul Peck, qui partage son temps entre Haïti, la France et les Etats-Unis, pose un regard extérieur sur le sujet, permettant ainsi la distance nécessaire à l’analyse.
   

Pourquoi le film de Raoul Peck est-il si important aujourd’hui ?

Le documentaire témoigne de la vitalité de la pensée de Baldwin, de sa pertinence cinquante ans après. En effet, Raoul Peck n’hésite pas à tisser des liens entre la situation des années 1960 et l’actualité américaine récente marquée par une recrudescence des violences à l’encontre des Noirs. Le film montre qu'au moins une dizaine d’adolescents noirs ont été tués par des policiers ces dernières années. Il s’appuie sur des images des émeutes de Ferguson (Missouri) après la mort d’un jeune Noir non armé, Michael Brown, abattu par la police en août 2014. De même, il montre les manifestations de Baltimore (Maryland) en avril 2015 après l’arrestation et la mort d’un autre Noir américain, Freddie Gray, et les protestations contre la relaxe des policiers et le racisme des autorités. Pour renforcer son propos, il décide de montrer ces images en noir et blanc pour les rapprocher de ce qui se passait aux heures les plus sombres de la ségrégation. En revanche, il ne se contente pas d’utiliser des archives déjà largement diffusées sur les marches et manifestations pour les droits civiques des années 1960, mais utilise des images d’époque tournées en couleur et rarement diffusées pour créer un lien de continuité avec aujourd’hui.

Raoul Peck engage aussi une réflexion sur le pouvoir de l’image et comment elle est fabriquée par les médias, insistant sur l'importance de la visibilité des Noirs sur les écrans, à l'instar de Baldwin qui déplorait le manque de représentation des Afro-Américains dans le cinéma hollywoodien. Lors de ses interventions télévisées, Baldwin n’hésitait pas à dénoncer l’absence de personnages noirs dans la culture populaire, ou alors, quand ils étaient présents, c’était de façon stéréotypée, voire méprisante, ce qui contribuait à attiser les tensions. Pour lui, la télévision, le divertissement, l’information ne faisaient que renforcer les préjugés. Ainsi, Baldwin, par son talent d’orateur, s’est fait le porte-parole légitime des revendications des Noirs américains et des progressistes qui le considéraient comme l’une des figures intellectuelles les plus importantes de l’époque des droits civiques. 

Le documentaire retrace les combats historiques pour l’égalité et les lie à la situation actuelle en montrant l’activisme du mouvement de révolte "Black Lives matter", les injustices passées et présentes se font donc écho, rappelant que la lutte n’est pas terminée.
Photo d'une marche à Baltimore après la mort de F. Gray
Manifestation devant le commissariat à Baltimore (Maryland), près de l’endroit où Freddie Gray a été tué, avril 2015 par Veggies (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0], via Wikimedia Commons
Photo d'une manifestation à Ferguson après la mort M. Brown
Manifestation à Ferguson (Missouri) après la mort de Michael Brown, août 2014, par Loavesofbread (Travail personnel) [CC BY-SA 4.0] , via Wikimedia Commons
Le documentaire de Raoul Peck figurait aux Oscars parmi d'autres films mettant en scène des personnages afro-américains ou issus des minorités, contrairement aux années passées où des controverses avaient éclaté devant l'absence de diversité. Ainsi, Moonlight de Barry Jenkins a décroché l’Oscar du meilleur film, il met en scène un jeune Noir qui s’interroge sur sa sexualité et affronte les brimades des jeunes de son lycée dans un quartier pauvre de Miami et OJ : made in America a remporté l’Oscar du meilleur documentaire en revenant sur l’affaire OJ. Simpson et les tensions communautaires. D’autres films présents mettent également en avant des personnages noirs comme The 13thFences ou encore Les figures de l'ombre.

A l'ère Trump et de ses propos racistes et populistes la présence de ces films en compétition est d'autant plus salutaire.



Le documentaire sera diffusé le mardi 2 mai 2017 à 20h50 sur Arte.
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