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Ces revues qui nous racontent des histoires

Depuis le lancement de la revue XXI, en 2006, une trentaine de revues a fait le pari fou de publier des articles au long cours. Un retour au journalisme narratif, à rebours des tendances médiatiques, pour tenter de renouer le lien entre journalistes et lecteurs.

On les voit fleurir sur les tables des librairies. Ils s’appellent Muze, Feuilleton, France culture papiers, Alibi, We demain… En quelques années, les livres-magazines (souvent appelés « mooks »), objets hybrides entre la presse et l’édition, se sont fait une place dans le paysage français des revues. Ce sont pour la plupart des trimestriels d’environ 200 pages, sans publicité, et vendus en librairie à 15 euros.

Un retour vers le papier étonnant, vu la crise que traverse la presse écrite. Alors que les médias ne pensent qu’à faire plus vite et plus court, et que les études marketing ont façonné l’image d’un lecteur moyen qui lit rarement un article jusqu’au bout, les fondateurs de ces revues ont fait le pari de construire un projet à contrecourant, en proposant des articles d’une vingtaine de pages, voire plus, détachés de l’actualité. Une façon selon eux de répondre aux demandes d’un public déçu par la presse traditionnelle.

« La réponse à la raréfaction de la lecture est de proposer des articles plus longs mais différents de ceux qu’on lit dans les journaux », proclame Adrien Bosc, fondateur des revues Feuilleton et Desports. Car le credo de ces revues est de permettre au lecteur d’appréhender la réalité concrète d’un sujet grâce au récit. Raconter l’histoire de gens, parfois renommés, souvent inconnus, donne corps à un problème social, et pemet au lecteur de se détacher des idées préconçues.

« Des histoires d’hommes et de femmes »

La revue Desports
Desports, une revue qui réconcilie littérature et sport

Dans Desports (n°1), l’Amérique ségrégationniste apparaît en filigrane du récit d’un match de Jack Johnson, premier boxeur noir champion du monde. Dans Charles, revue consacrée à la politique, ce sont « des histoires d’hommes et de femmes » qui sont mises en avant, souligne Alexandre Chabert, co-directeur de la rédaction.

Les auteurs sont souvent des écrivains ou des journalistes ayant publié des livres. Car l’article, réalisé en plusieurs semaines ou mois, voire années, doit être conçu comme un récit. Le style d’écriture, le regard porté sur le sujet et la capacité de mise en scène sont primordiaux. « Avec Desports, on ne voulait pas faire L’Équipe en plus long. Les auteurs sont engagés dans leurs sujets, leur manière d’écrire est plus subjective », explique Adrien Bosc. Chaque article, relu plusieurs fois, est considéré comme « une épreuve validée par l’auteur », résume-t-il. Quant au fondateur de la revue Gibraltar, Santiago Mendieta, il « regarde en premier la qualité de la narration et de la mise en scène ».

L’enquête du journaliste américain David Grann publiée dans Feuilleton (n°2) est écrite comme un polar, avec des effets de dramaturgie. Dans XXI (n° 2), Ariane Chemin fait de Monsieur Picchetti, « le croque-mort de la Corse », un véritable personnage de roman, qui a une « manière bien à lui de baisser le front et de saluer d’un coup de casquette contrit, quand il vous croise dans la rue, comme par déformation professionnelle. »

Héritiers d’Albert Londres et de L’Autre Journal

La revue Gibraltar
Gibraltar explore les rapports entre le sud de l'Europe et de nord de l'Afrique sous l'angle culturel, historique et sociétal

Mais ce journalisme narratif n’est pas nouveau. Les « mooks » remettent au goût du jour une tradition française, façonnée notamment par les grands reportages d’Albert Londres, qui a révolutionné le journalisme au début du XXe siècle en mettant l’homme au cœur du récit, puis par les textes fleuves d’écrivains publiés dans les revues Actuel et L’Autre Journal, dans les années 1970 et 1980.

Cette tradition s’est perdue en France, mais a perduré dans la presse anglo-saxonne, avec le new journalism, un mouvement né aux États-Unis dans les années 1960. Ce journalisme d’immersion, au ton subjectif et au sens aigu du détail, se retrouve aujourd’hui dans The New Yorker, The Atlantic Monthly ou encore Vanity Fair. La plupart des « mooks » se réclament de ces magazines qui éditent de longs textes d’écrivains souvent prestigieux. Feuilleton publie même des traductions de ces reportages et des nouvelles de ces écrivains, comme Jonathan Franzen. Mais la principale référence est un trimestriel anglais fondé en 1889, Granta, qui mélange fiction, reportage et photo documentaire. Son graphisme a même largement inspiré celui de la revue XXI.

La démarche des « mooks » se rapproche aussi de la tendance du slow media, un mouvement initié par des journalistes allemands en 2010 qui prône une utilisation raisonnée des médias. Une volonté exprimée par la revue mensuelle Au fait, qui publie seulement deux sujets par numéro (une enquête de 60 pages et un entretien de 20 pages). Ou par XXI lorsqu’elle publie un manifeste pour un « journalisme utile ». Ces revues n’ont décidément pas dit leur dernier mot.

Manon Quinti

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°13

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