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Interview

Lire avec ses oreilles

photographies de lecteurs à la bibliothèque Valentin Haüy
© Bibliothèque Valentin Haüy
Le numérique a révolutionné l’accès aux livres pour les déficients visuels. Daisy en est l’illustration. Entretien avec Luc Maumet, responsable de la bibliothèque de l’association Valentin Haüy.

Qu’est-ce que Daisy ?

Daisy (Digital Accessible Information SYstem) est un format, principalement utilisé aujourd’hui pour produire et diffuser des livres sonores. Un livre sonore Daisy, c’est de l’audio au format MP3, mais du MP3 structuré. Imaginons que je cherche la recette du clafoutis aux cerises dans un livre de cuisine. Au lieu de tout écouter, ce qui est long et sans intérêt, si le fichier est structuré en Daisy et que je dispose d’un lecteur, je peux écouter le sommaire, trouver les desserts et lire ma recette. La nécessité de l’accès à cette structuration est évidente pour les livres de recettes ou les guides de voyage. Mais cela peut aussi être vrai pour les romans.

Comment est né Daisy ?

Le format Daisy a été créé au sein de la section de bibliothécaires pour aveugles de l’IFLA (International Federation of Library Associations and Institutions). Ces professionnels manipulaient du braille et des cassettes audio. Quand le numérique est arrivé avec les CD, les utilisateurs aveugles y ont vu une menace pour leur autonomie : la majorité des platines CD étaient inutilisables et la sauvegarde du point d’arrêt, qui permet de reprendre sa lecture là où on l’a laissée, n’était pas prévue. Les bibliothécaires du groupe ont cependant compris qu’il y avait là une opportunité extraordinaire : un son de meilleure qualité que l’on peut compresser et dupliquer à l’infini… Dans les années 1990, ils ont décidé de créer un format de structuration du son et un ensemble de recommandations pour la production de logiciels et d’appareils susceptibles de lire ce format. C’est ainsi qu’un petit groupe de bibliothécaires, eux-mêmes souvent déficients visuels, des marginaux dans le monde des bibliothèques, est arrivé à faire produire à des industriels un matériel qui répond très bien aux besoins de ses publics.

Et Victor dans tout ça ?

Victor Reader est le lecteur Daisy le plus vendu en France. C’est un appareil conçu pour les personnes qui ont des problèmes de vue ou d’autres difficultés d’accès à l’écrit, par exemple des troubles cognitifs ou des handicaps mentaux. Pour les fonctions de base, c’est très simple d’utilisation : cela marche comme un mange-disque. On met le CD et on utilise la seule touche marche/arrêt. Plus largement, c’est un dispositif vocalisé qui dit quand cela fonctionne, ce que fait la touche, la conséquence du geste… C’est rassurant d’avoir une machine qui parle. La sauvegarde du point d’arrêt est possible. On peut faire varier le son, sa hauteur, mais aussi la vitesse de lecture, sans altérer la tonalité. On constate en effet que la grande majorité des utilisateurs de Daisy écoutent en accéléré car on comprend plus vite qu’on ne lit oralement. De plus, quand on accélère la vitesse de lecture, toutes les afféteries de style de la voix humaine sont gommées. Beaucoup de lecteurs de textes audio préfèrent atténuer ces effets, pour avoir un accès à l’œuvre moins médiatisé par l’interprète. Daisy, c’est fait pour lire. D’ailleurs, les personnes qui utilisent ces appareils ne disent pas «   écouter  » mais «  lire  ». C’est une modalité d’accès à l’écrit à part entière, tout aussi légitime que les autres. Pour certains, c’est l’unique modalité d’accès ! Elle a des avantages : on peut lire à plusieurs, en faisant son repassage, en se déplaçant. Ces appareils ont encore d’autres fonctions, comme celle de mettre un repère au sein du texte. Au début, on pensait que cet usage irait avec la seule lecture savante. En fait, c’est une pratique très courante, pour faire écouter un passage à quelqu’un d’autre ou y revenir ultérieurement. Il existe aussi un bouton minuteur pour un usage «  somnifère  » de l’écrit : écouter, par exemple, quinze minutes de policier avant de s’endormir. Ce bouton en dit long sur notre projet : ce n’est pas un projet moral, c’est un projet technique. Notre travail, c’est l’accès à l’écrit pour les personnes qui ont des problèmes avec la lecture optique. S’ils lisent Proust pour trouver le sommeil, c’est très bien ainsi.

Qui utilise Daisy ?

En France, le format est utilisé majoritairement par les personnes empêchées de lire. La loi française définit le cadre de manière très stricte. L’empêchement de lire est reconnu pour des personnes qui ont une carte d’invalidité à 80 % ou le certificat d’un ophtalmologue. Un travail important est fait actuellement avec le ministère de la Culture et de la Communication pour faire évoluer cette définition et l’élargir aux personnes handicapées mentales, dyslexiques, ou tout simplement âgées, comme c’est le cas dans beaucoup d’autres pays.

Quelle est l’offre de lecture ?

photographie d'un dispositif de lecture adaptée aux déficients visuels
© Bibliothèque Valentin Haüy
L’offre commerciale est très restreinte, on compte environ 4 500 livres audio. La bibliothèque Valentin Haüy, elle, produit 13 000 titres en version intégrale, duplicables. Ceux-ci sont enregistrés soit dans notre station de radio avec des donneurs de voix bénévoles, ce qui prend quatre mois environ, soit à partir d’un format numérique avec une voix de synthèse, en 48 heures. On peut ainsi proposer des nouveautés. Si des lecteurs nous réclament un titre, on le met à leur disposition sur Éole, la plateforme de téléchargement accessible aux abonnés de la bibliothèque, ou on le grave à la demande puis on l’envoie par la poste. Le lecteur peut passer sa commande auprès d’un bibliothécaire, et notre accueil téléphonique est ouvert trente-deux heures par semaine

Qu’est-ce que le full Daisy ?

Les livres Daisy produits en voix de synthèse sont en full Daisy : en plus du MP3, j’ai du texte numérique embarqué dans mon livre. Ainsi, si je suis dyslexique, par exemple, je peux en même temps écouter et suivre le texte surligné à la volée. Si je suis aveugle, je peux écouter ou lire avec mes doigts sur un dispositif d’affichage en braille éphémère. Le full Daisy, c’est du texte et du son ensemble.

« Daisy dans vos bibliothèques », de quoi s’agit-il ?

La bibliothèque Valentin Haüy a 4 800 emprunteurs réguliers alors qu’on pourrait toucher 200 000 personnes. Il y a clairement un problème de notoriété. Certains des utilisateurs potentiels ne savent même pas que les livres audio existent. Ceux qui le savent vont en bibliothèque municipale et, déçus par l’offre, ne trouvent pas pour autant le chemin de la bibliothèque Valentin Haüy. Et c’est là qu’on arrive à «  Daisy dans vos bibliothèques  ». On propose aux bibliothèques publiques de devenir nos partenaires et de mettre à leur disposition nos collections et notre expertise. Nous offrons de la documentation sur nos services et nous fournissons des CD à la demande. Pour communiquer, nous ciblons le grand public afin d’atteindre, par rebond, les personnes qui ont des besoins plus spécifiques. Les retours sont d’ores et déjà très positifs. Lorsque les usagers apprennent l’existence des livres audio, comprennent qu’ils peuvent nous faire des suggestions d’acquisition comme dans n’importe quelle bibliothèque, ils sont vraiment ravis. Et les bibliothécaires apprécient qu’on leur apporte les moyens de répondre à certaines obligations légales en termes d’accessibilité.

Et demain ?

Il faudrait que l’édition ordinaire de livres numériques soit dès l’origine conçue pour être accessible et que, dans le même temps, ceux-ci soient diffusés par les bibliothèques publiques. Beaucoup de personnes empêchées de lire pourraient alors utiliser les mêmes ressources que l’ensemble de la population. Mais dans l’immédiat, en France, nos lecteurs ont encore besoin de CD pour lire leurs romans.

Propos recueillis par Cécile Denier et Catherine Revest, Bpi

Article paru initialement dans de ligne en ligne n° 18
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