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Interview
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Monica Fantini, à l'écoute du monde

Portrait dessiné de Monica Fantini
© Olivier Feraud
Deux minutes trente de sons pour dire le monde et le faire entendre autrement. C’est le pari que relève chaque semaine Monica Fantini sur Radio France Internationale (RFI). Cette auteure sonore et radiophonique, à la voix douce et chaleureuse, est également à l’initiative d’une ambitieuse sonothèque mondiale.

Quelles sont les caractéristiques de votre émission de radio « Écouter le monde »  et comment est-elle née ?

J’ai d’abord créé un site sonore : « Écouter Paris ». C’était une sorte de cartographie pour raconter la ville à travers le son d’une façon subjective. Il y avait des paysages sonores, des archives – par exemple, les Halles enregistrées en 1950 par un ingénieur du son – des promenades avec des personnes sensibles à l’écoute et au son, des portraits de quartiers. Les sons racontent la pluralité d’une ville.

Écouter une récréation dans le quartier de la Goutte d'Or, à Paris : 


Travaillant à RFI, j’ai développé cette idée et je l’ai élargie à d’autres villes. Depuis trois ans, c’est devenu « Écouter le monde ». Chaque semaine, une pastille sonore de deux minutes trente est diffusée dans le journal radiophonique à une heure de grande écoute. C’est un parti-pris très fort : le son informe autant que les mots, que les discours construits. Dans le contexte très calé d’un journal, c’est une sorte d’ovni, quelque chose de très expérimental, qui peut prendre des formes diverses.
Il y a des « valises sonores » pour lesquelles je demande à des gens : « Si vous deviez remplir une valise de sons pour raconter votre ville, lesquels mettriez-vous dedans ? » Parfois, je fabrique mes pastilles sonores seule, mais souvent c’est un travail collectif. Je fais appel à des poètes, des reporters, des anthropologues, des ingénieurs du son, ou à des habitants d’un quartier dans le cadre d’ateliers de création. J’utilise également des archives oubliées ou délaissées, d’autres fois je me fais simplement l’écho de belles œuvres sonores. L’idée est d’expérimenter autour du son, et surtout de donner une place importante à l’écoute des sons du quotidien.

« Écouter le monde » est aussi le nom d’une plateforme web dont vous avez eu l’initiative et qui est lancée en mai.

Cette plateforme a été cofinancée par le programme Europe créative de l’Union européenne. Elle rassemble différents partenaires : Radio France Internationale, bien sûr – pour qui je suis la porteuse de projet –, le collectif d’artistes « L’atelier du Bruit » de Paris, le conservatoire Benedetto Marcello de Venise, l’association d’habitants « Bruxelles nous appartient - Brussel behoortonstoe » et l’école de journalisme et nouveaux médias E-Jicom de Dakar.

Écouter l'ambiance de la gare centrale de Bruxelles, et le chant du soir de la mosquée Al Moultazam à Dakar : 


Pour construire la plateforme, nous avons échangé nos cultures de travail et d’écoute. J’ai animé un atelier de création sonore auprès des journalistes de Dakar, des compositeurs de Venise, des habitants de Bruxelles. Quand on met ensemble les sons de villes comme Paris, Venise, Bruxelles et Dakar, tout de suite, des territoires se dessinent. Des cultures aussi. Le son est porteur d’informations, d’imaginaires, d’histoires, de mémoires… Nous voulons essayer de rendre populaire une pratique de l’écoute plus active, et d’utiliser les sons comme matière de création, de recherche, de réflexion.
Au centre de tout cela, il y a l’écoute. Qu’est-ce que ça veut dire d’écouter aussi l’inouï, des sons qui n’ont jamais été entendus ?

Que propose « Écouter le monde » ?

La plateforme, qui est officiellement lancée le 26 mai, comporte deux parties : une sonothèque accessible sur inscription et un espace participatif. Il existe déjà énormément de sonothèques au niveau régional, national et international, à l’initiative d’artistes, de particuliers, d’associations ou d’institutions. Elles sont parfois de grande qualité. Notre ambition est de créer une sonothèque des sons du monde qui soit un lieu commun de partage.
Nous ne voulons pas être seulement une archive patrimoniale, surtout pas un cimetière de sons – ce qui est le risque de ce genre d’entreprise –, mais une ressource disponible pour différents usages : documentaire, artistique, etc. Tous les partenaires – moi la première – vont l’utiliser.

Et l’espace participatif ?

Nous voulons faire quelque chose de ludique pour transmettre le plaisir de l’écoute. Par exemple, en créant une carte postale sonore numérique, vous pouvez envoyer un mot personnalisé sur le son de la Marangona de Venise !
Nous voudrions que « faire du son » devienne aussi populaire que prendre une photo avec son téléphone. Un minimum de qualité est requis bien sûr, et nous expliquons comment faire une prise de son, comment mettre en ligne les sons, etc. 

Écouter les cloches de la basilique Saint-Marc de Venise :


Qu’est-ce qu’un bon son ?

À la base, il faut savoir l’enregistrer et ce n’est pas seulement une question de technique. Comme pour la photographie, il faut capturer un moment. Une image peut être extrêmement touchante sans qu’elle soit parfaite d’un point de vue technique. C’est pareil avec le son. Après, je pense qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais sons.
En travaillant sur la plateforme avec tous ces partenaires de cultures différentes, je me suis rendue compte que ce qui est intéressant, justement ce n’est pas le son, mais l’écoute.
Pour moi, la question importante est : « Qu’est-ce qu’écouter ? »
 
Propos recueillis par Marie-Hélène Gatto, Bpi 
 
Article paru initialement dans le numéro 26 du magazine de ligne en ligne  


 
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