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La domination est en soi intersectionnelle

L’intersectionnalité définit l’intrication des discriminations sexistes et racistes. Ce levier de pensée est crucial pour comprendre les rapports de domination dans leur épaisseur historique et sociale. C’est ce qu’explique Elsa Dorlin, professeure de philosophie à l’Université Paris-8 et conseillère scientifique du cycle « Le féminisme n’a jamais tué personne », organisé par la Bpi.
Le terme d’« intersectionnalité » apparaît sous la plume de Kimberlé W. Crenshaw à la fin des années quatre-vingt. Professeure de droit à l’Université de Columbia, Crenshaw estime que les discriminations sexistes, telles qu’elles sont définies juridiquement, ne prennent pas en compte l’expérience réelle des femmes qui sont à l’intersection du sexisme et du racisme. Ce point d’intersection est un outil critique – il n’existe pas en réalité – mais il permet de comprendre que les discriminations dont une grande partie des femmes font l’expérience ne sont pas « purement » sexistes ou « purement » racistes. Les mots, les gestes, les violences institutionnelles, salariales, sociales ou symboliques subies ne correspondent pas à l’une ou l’autre des définitions de ce que la loi entend comme « sexiste » ou « raciste ». Les femmes racisées sont donc à l’intersection de plusieurs catégories juridiques. Cela suppose qu’elles sont, aux yeux de la loi, en dehors de ces catégories. Elles sont invisibilisées, comme la violence pour laquelle elles sont dans l’impossibilité de demander réparation.
« Être à l’intersection » signifie ici être à l’ombre de la loi : jamais reconnue comme victime de discrimination sexiste et de racisme, car le « et » est juridiquement exclusif.
 
Reprise de l'affiche We can do it avec une femme noire
©Studiostocks
 

Le cas DeGraffenreid

En 1976, Crenshaw travaille sur le cas d’Emma DeGraffenreid, ouvrière noire renvoyée de l’entreprise General Motors. Pour la chercheuse, ce cas symbolise les méfaits d’un système juridique, ainsi que des processus de reconnaissance sociale pensés à partir d’un point de vue faussement considéré comme valable pour tout.es. Dans le cas du sexisme, la violence serait subie exclusivement sur le fondement du genre, donc par les femmes blanches des classes moyennes ; dans le cas du racisme, la violence serait subie exclusivement sur le fondement de la couleur, donc par les hommes noirs.

Emma DeGraffenreid ne vit pas les mêmes injustices que les employées blanches de General Motors. Ces dernières sont employées en général dans les bureaux et, au moment du licenciement massif des ouvrières noires, elles n’ont pas été renvoyées. Elle ne vit pas non plus les mêmes injustices que les employés noirs assignés aux tâches les plus physiques dans l’usine mais qui, dans le cas présent, n’ont pas non plus été renvoyés. Elle sera ainsi déboutée de ses demandes, précisément parce que son « cas », comme celui de ses compagnes de lutte, n’est reconnu ni comme une affaire de discrimination sexiste (elles n’ont pas été licenciées en raison de leur sexe) ni comme une affaire de discrimination raciste (elles n’ont pas été licenciées en raison de leur couleur). Dans sa décision, le tribunal du Missouri a déclaré refuser d’« ouvrir la boîte de Pandore » à ce qu’il a qualifié de « sous-discriminations ».
 

Le privilège blanc

Les recherches féministes qui se réclament de l’intersectionnalité ont démontré que les discriminations ne s’accumulent pas à partir d’une condition première neutre de toute violence sociale à laquelle s’ajouteraient progressivement diverses dominations de genre, de sexualité, de classe, de race, d’âge, de handicap, de nationalité, etc.. C’est ce qu’écrira Crenshaw : la domination est, en soi, intersectionnelle.

Au-delà de la critique du droit américain, l’intersectionnalité est un « nouveau » concept pour un « vieux » problème diversement problématisé par tout un courant du féminisme noir héritier de la pensée marxiste et décoloniale, nord, sud-américaine et caribéenne principalement. Les féministes noires, chicanas, métisses ont démontré que les femmes racisées avaient été invisibilisées mais aussi dominées à l’intérieur même du mouvement féministe ou des mouvements anti-racistes. Toutes les femmes sont blanches, tous les Noirs sont des hommes… (1982) est le titre d’un ouvrage fondateur du Black Feminism. Il désigne bien cette idée que le sujet politique du féminisme (ce « Nous » de « Nous, les femmes… ») a été énoncé par des femmes majoritairement blanches qui ont pensé les modalités de leur émancipation depuis leur seule condition matérielle d’existence et leur expérience située du sexisme.

La conséquence a été de rendre inintelligibles les multiples modalités du sexisme qui s’abattent sur toutes les femmes dès lors que l’on pense le genre non pas de façon isolée, mais comme un rapport de pouvoir qui produit différentes normes de sexe et de sexualité. L’histoire de ces normes est liée à celle de l’esclavage transatlantique, de la colonisation, du nationalisme et de l’impérialisme modernes et contemporains. Il s’agit donc de déconstruire le privilège blanc – ou le privilège masculin, au sein même des mouvements anti-racistes – au cœur des mouvements sociaux, afin de construire un Sujet politique, des pensées, des discours et des actions décentrés et décolonisés. C’est en ce sens que le féminisme noir a une portée radicale, révolutionnaire. 
 

Repenser les rapports sociaux

L’intersectionnalité permet alors d’appréhender les rapports sociaux non pas de façon abstraite – depuis un point de vue hégémonique blanc, masculin et bourgeois – mais tels qu’ils sont historiquement et socialement vécus par les individu.es. Elle permet de mettre en lumière les pensées et les luttes de celles et ceux dont l’expérience est la plus minorée, ignorée, mais surtout de défaire les rapports de pouvoir qui structurent une parole féministe ou « anti-raciste » considérée comme « raisonnable » ou « audible » en excluant les voix qualifiées d’« hystériques », « rancunières » ou tout simplement « violentes ».

Les enjeux en termes de production de connaissance sont cruciaux : il s’agit de réfléchir aux sujets de connaissance et aux effets de l’objectivation, de se réfléchir en tant que sujet  – qui est légitime à penser ? qui parle ? qui parle sur, au nom de ? qui est autorisé à déterminer ou à décider quelles sont les bonnes modalités de libération pour les femmes ?

On comprend alors que, tant que les ressources intellectuelles, les dispositifs institutionnels et les politiques publiques prétendent lutter contre les inégalités en segmentant les populations « vulnérabilisées » par le néolibéralisme, le sexisme ou le racisme en différentes catégories de « victimes » qu’il faudrait aider, éduquer ou sauver, ils ne peuvent agir que de façon purement cosmétiques. Pour le dire autrement, ils ne peuvent que reproduire des cadres idéologiques qui visent à maintenir des privilèges discursifs, politiques et matériels.
 
Elsa Dorlin