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Interview

Profession : diplomate

Photographie prise dans le salon de l'horloge du Quai d'Orsay
Ratification du traité de Saint-Germain avec l'Autriche, dans le salon de l'horloge du Quai d'Orsay, en 1920 (Source BnF Gallica Domain public)
Pendant trois ans, Christian Lequesne a observé au Quai d’Orsay les pratiques de ceux et celles qui représentent la France à l’étranger. Il nous fait découvrir le métier de diplomate, une profession méconnue encore auréolée de gloire et directement en prise sur les questions internationales.

Le diplomate a-t-il vraiment perdu le monopole de la négociation et de la conception des relations internationales?

Il n’a plus le monopole. Mais l’a-t-il déjà eu vraiment en totalité ? N’oubliez pas que les relations internationales ont été historiquement une affaire de rois, d’empereurs, d’émissaires des présidents avant d’être une affaire de diplomates professionnels. Ce qui caractérise la période contemporaine, c’est la diversité des acteurs en jeu et des scènes de négociation. Mon collègue australien Geoffrey Wiseman appelle cela « le polylatéralisme de la diplomatie ». Diversité à l’intérieur des appareils d’États : ministères, agences, administrations variées. Diversité à l’extérieur: ONG, organisations internationales, personnes éminentes qui deviennent les ambassadeurs d’une cause. Il reste au diplomate la légitimité de représenter l’État qui reste un acteur reconnu légitime par le droit international, mais qui est loin d’être le seul.

Quels sont les nouveaux acteurs qui le concurrencent dans ce rôle aujourd’hui ?

Il y a deux types de concurrents. Au sein de l’appareil d’État, toutes les autres administrations ont des compétences en matière de diplomatie. Prenez les négociations à Bruxelles : ce ne sont pas que les agents du Quai d’Orsay qui y négocient, mais tous les ministères des vingt-huit États membres. Il y a les chefs d’État et de gouvernement qui se réunissent en sommet, mais aussi les banques centrales, les parlements. À l’extérieur, ce sont les entreprises qui font de la diplomatie économique, les ONG et les associations et, bien entendu, l’individu qui est un acteur des négociations internationales.

Le profil du diplomate a-t-il beaucoup changé? La profession s’est-elle féminisée, diversifiée socialement ?

Tout dépend des pays. En France, oui certainement. Le diplomate n’est plus seulement un enfant de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie. Il a un profil plus méritocratique. Il n’est pas non plus forcément un fils d’ouvrier ou de petit employé, mais cette catégorie est sous-représentée dans toute la haute fonction publique d’État. Au Brésil, la diplomatie recrute beaucoup encore dans les classes supérieures blanches. Les politiques de discrimination positive (affirmative action) visant à recruter un quota de personnels « afro-descendants » ont commencé il y a à peine plus de dix ans au Brésil. Vous avez raison d’insister sur la féminisation de la profession. Ce métier au référentiel très masculin (celui du héros chaussant les bottes du terrain) s’ouvre de plus en plus aux femmes dans toutes les diplomaties contemporaines. Cependant, celles-ci n’ont pas encore atteint au même titre que les hommes tous les sommets de la hiérarchie. En France, il n’y a jamais eu d’ambassadeur femme à Berlin, à l’ONU ou à Washington. Mais cela change ! C’est dans les pays d’Europe du Nord que l’équilibre hommes-femmes est le plus satisfaisant dans les emplois supérieurs de la diplomatie, et du reste dans les emplois en général.

Le secret diplomatique a-t-il encore un sens ? Les médias et l’opinion publique, par les pétitions et les formes d’activisme de toutes sortes, perturbent-ils la fonction traditionnelle du diplomate ?

Bien sûr que l’opinion publique fait complètement partie de l’équation diplomatique. Vous ne pouvez plus, en qualité de diplomate, agir uniquement dans le secret des cabinets noirs en recherchant un compromis avec d’autres diplomates sur la base de votre intérêt national. C’est peut-être encore vrai pour certaines négociations de désarmement, et encore ! Le diplomate est sous la surveillance permanente des sociétés, des groupes d’intérêts, des médias qui font peser sur lui la recherche non seulement d’efficacité, mais aussi de légitimité. Ainsi, en 2014, la France a refusé de vendre à la Russie deux porte-hélicoptères fabriqués par les chantiers de Saint-Nazaire. L’intérêt de la France eut été de les vendre en encaissant le chèque de Moscou. Mais l’opinion publique occidentale, après l’invasion de la Crimée par les troupes russes, a pesé dans un sens contraire. Ne pas vendre d’armes à Poutine, parce que l’opinion ne le comprendrait pas, est l’argument qui a emporté la décision finale. J’entends par-ci, par-là, des voix qui disent que la diplomatie ne devrait jamais tenir compte de ces agendas normatifs imposés par les sociétés. Je trouve ces arguments totalement à côté de la réalité des démocraties, voire de certains pays autoritaires. Même la Chine et la Russie ne peuvent plus avoir une diplomatie qui se moquerait totalement des mouvements d’opinion.

Le Danemark vient de nommer un ambassadeur auprès des acteurs internationaux du secteur numérique, comme Google. Est-ce l’avenir de la diplomatie ?

C’est un vecteur nouveau de la pratique diplomatique, mais il ne faut précisément pas confondre vecteur et pratique. Les réseaux sociaux remplacent le papier et les déclarations télévisées, mais les pratiques de représentation, de médiation, et de négociation restent, dans le fond, assez semblables au passé. Il faut se méfier du « technologisme » qui confondrait l’évolution des techniques (et donc l’évolution des supports de communication) avec le changement des pratiques.

Devant la concurrence de tous ces acteurs, le prestige et le statut du diplomate sont-ils affaiblis ?

Oui sans nul doute. Il y a cent ans, il n’y avait pas tellement de possibilités de travailler au contact de l’international : soit on était diplomate, marin ou militaire, soit on faisait du commerce.
Aujourd’hui, de nombreuses professions engagent les individus dans un travail international. Certaines de ces professions, comme consultant international, sont mieux payées que le métier de diplomate et attirent davantage. Il restera cependant toujours une valeur ajoutée au métier de diplomate qui est la représentation de l’État. Symboliquement, le diplomate dispose encore d’un statut particulier dans un système international où les relations interétatiques, si elles ne sont plus exclusives, restent tout de même très légitimes.

Propos recueillis par Jérémie Desjardins

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°23

 

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relations internationales
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