0   Commentaires
Portrait

Eli Lotar, un œil de la modernité

Affiche de l'exposition Eli Lotar (1905-1969)
Affiche de l'exposition Eli Lotar (1905-1969)
La rétrospective "Eli Lotar (1905-1969)", qui se tient au Jeu de Paume du 14 février au 28 mai 2017, permet de (re)découvrir l'œuvre majeure du photographe et cinéaste d'origine roumaine Eli Lotar. Cette co-production du Centre Pompidou et du Jeu de Paume propose près de cent tirages d'époque, mais aussi des nombreuses images inédites, des films et des documents, issus des collections de photographies du Centre Pompidou et de nombreuses institutions internationales.
 

Un photographe d'avant-garde

Eli Lotar naît Eliazar Lotar Teodorescu en 1905 dans le 18e arrondissement de Paris. Son père est le célèbre poète roumain Tudor Arhezi. Il fait ses études à Bucarest, et revient s'installer à Paris en 1924. Talent précoce, il s'initie à la technique de la photographie moderne sous la houlette de Germaine Krull, surnommée la "Walkyrie de fer" en raison de sa fascination pour les structures métalliques et leur détournement graphique. Ensemble, ils photographient les paysages urbains et industriels de Paris, et ont la passion des nouveaux objets de la modernité : avions, signaux de chemin de fer, rails...
 
Photographie d'Eli Lotar
Eli Lotar, Locomotive, vers 1929, épreuve gélatinoargentique d’époque, 22,9 x 14,3 cm, achat grâce au mécénat de Yves Rocher, 2011, ancienne collection Christian Bouqueret, collection Centre Pompidou, Paris, MNAM-CCI © Eli Lotar 
A ses côtés, il s'initie aussi aux procédés de la photographie moderne : plongées, contre-plongées, gros plans, décadrages... Il photographie sans cesse, multipliant les sujets et les angles. L'idée, telle que la définit Pierre Bost, est de "découvrir dans l'objet connu l'objet inconnu". Il change aussi d'appareil, passant de l'Ikarette qu'il partageait avec Germaine Krull à un Ermanox, et, par là même, de point de vue.

Très vite, ils exposent ensemble. La première exposition à laquelle Lotar fût ainsi invité est l'"Exposition internationale de photographie", en octobre 1928, à la galerie L'Epoque (Bruxelles), aux côtés de Laszlo Moholy-Nagy, Man Ray, Germaine Krull, André Kertész, Berenice Abott, et même Atget (mort la même année). Puis, très rapidement, Lotar enchaîne les expositions internationales, par exemple Fotografie der Gegenwart et surtout Film und Foto, à Stuttgart (1929), où il expose aux côtés des représentants de la "nouvelle vision" : André Kertész, Man Ray, et bien sûr Germaine Krull.

Dans le même temps, il fréquente les surréalistes, l'avant-garde des peintres et des écrivains aux Deux-magots, et rencontre ses premiers cinéastes : René Clair, Alberto Calvacanti, Luis Buñuel. Eli Lotar voit ses photos publiées dans diverses revues d'avant-garde : Vu, Jazz, Arts et Métiers graphiques. Une des séries les plus connues et les plus emblématiques de la période est celle qu'il réalise suite à la commande de Georges Bataille pour sa revue Documents, en novembre 1929 sur les Abattoirs de la Villette. 
 
Photo d'Eli Lotar
Eli Lotar, Sans titre [Main de Tombros avec oursin], 1931, épreuve gélatino-argentique d’époque, 29,9 x 39,3 cm, don de M. Jean-Pierre Marchand en 2009, collection Centre Pompidou, Paris, MNAM-CCI © Eli Lotar
Photo d'Eli Lotar
Eli Lotar, Aux abattoirs de la Villette,1929, épreuve gélatino-argentique d’époque, 22,2 x 16,2 cm, Metropolitan Museum of Art, New York © Eli Lotar. Service presse/Jeu de Paume.

Enfin, Eli Lotar commence à  voyager, beaucoup, en France mais aussi en Méditerranée. Il s'intéresse à la photographie maritime et à l'activité portuaire, des Cyclades à Stromboli en passant par Gilbratar. 
 
"Et cette lutte entre la mer et la machine, ce geste sans cesse répété, cet entêtement des hommes contre la nature est un spectacle si magnifique et si émouvant qu'on le contemplerait jusqu'à l'abrutissement, les pieds collés au sol"
Eli Lotar, "Ici, on ne s'amuse pas", dans Jazz n°11, novembre 1929, p. 482.

La découverte du "cinéma documentaire", ou l'avènement d'un cinéaste

Progressivement, Eli Lotar découvre le cinéma et opère comme photographe de plateau, d'abord dans Les deux timides, de René Clair ou Le Petit Chaperon Rouge de René Clair. On le retrouve encore en 1936, sur le tournage de Jean Renoir Une partie de campagne (1936). Entre 1930 et 1932, il travaille aux côtés de Jacques-André Boiffard.

Puis, il s'intéresse à la question sociale et se rappoche du cinéma documentaire naissant. En 1930, Eli Lotar collabore avec Joris Ivens sur le projet du film documentaire Zuiderzeewerken, et récidivera pour Nouvelle Terre (1934). Il devient un membre actif de l'Association des artistes et des écrivains révolutionnaires en tant que responsable de la section photographique. Il travaille également comme opérateur sur le film de Yves Allégret Teneriffe en 1932, puis sur celui de Luis Buñuel Las Hurdes (Terre sans pain, 1934), qui s'attache à montrer les conditions de vie des habitants de la région de Las Hurdes en Espagne.

Fort de ces expériences, Eli Lotar réalise ses propres films ; ses productions sont nombreuses, certaines d'entre elles ne nous sont pas parvenues, disparues ou inachevées. Son œuvre majeure restera le court métrage Aubervilliers en 1945. Dans ce film commandé par le maire communiste Charles Tillion, Lotar montre avec le plus grand réalisme les conditions de vie déplorables des habitants défavorisés de cette ville satellite de la Ville-Lumière. Le film, soutenu par la voix-off de Jacques Prévert et la musique de Joseph Kosma, dépeint avec force les bidonvilles et le quotidien terrible de ces familles. Il recontrera le succès à Cannes où il sera présenté. 
 
"Aubervilliers avec ses belles images, son tragique familier, sa pitié, sa confiance dans les hommes, est l'un des meilleurs documentaires réalisés en France depuis 10 ans"
Georges Sadoul, "Les films nouveaux. Aubervilliers", Les Lettres Françaises, n°98, 8 mars 1946.
 

 
Lotar restera tout au long de sa vie proche de l'avant-garde artistique et littéraire, proche de Bataille, mais aussi de Georges Vitrac, d'André Masson, ou encore d'Antonin Artaud. Entre 1963 et 1965, il entamera avec son ami le sculpteur Alberto Giacometti une collaboration parfaite : Lotar photographie Giacometti, Giacometti sculptera Lotar et laissera trois bustes de leur rencontre : Lotar I, Lotar II et Lotar III.
Photo d'Eli Lotar
Eli Lotar, par Giacometti Giacometti, buste de Lotar 1965 Eli Lotar Épreuve gélatino-argentique d’époque, 17,8 x 12,7 cm. Don de Anne-Marie et Jean-Pierre Marchand 1993, collection Centre Pompidou, Paris, MNAM-CCI. © Eli Lotar
 

Une exposition à découvrir jusqu'au 28 mai 2017, au Jeu de Paume à Paris.
Commissaires : Damarice Amao, Clément Chéroux et Pia Viewing.
Auteur :
CC BY-SA 3.0 FR

Tags :
photographie
film documentaire
20e siècle
Captcha: