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Le son, un lien social

Comment le son nous relie-t-il aux autres ? Les nouvelles pratiques auditives développent-elles de nouvelles formes de sociabilité ? Jean-François Augoyard est directeur de recherche honoraire au CNRS, fondateur du Centre de recherche sur l’espace sonore & l’environnement urbain (CRESSON) à Grenoble, mais aussi philosophe, urbaniste, musicien, et pionnier des recherches sur le son en France. Il apporte ici quelques réponses.
Un concert
[CC0] Unsplash

Deux approches sont possibles pour envisager le son dans la société. La première, qui a fait l’objet de nombreuses enquêtes sociologiques et ethnographiques, consiste à s’interroger sur la manière dont les bruits sont définis et comment ils qualifient des rapports d’échange, de communication, de discrimination. La seconde est moins connue. Il s’agit de savoir comment le sonore modèle à sa manière les formes de sociabilité.

Un espace sonore personnel ?

Une première difficulté réside dans la représentation d’un espace sonore personnel. Dans nos sociétés, la prédominance de la vue et du toucher empêche de comprendre la nature d’une limite audible. Chacun sait d’expérience que les phénomènes sonores transgressent facilement le domaine privé. Une moto, une musique festive peuvent me réveiller, ces sons peuvent traverser mon corps et me mettre « hors de moi ». Confrontée au sonore, « l’enveloppe du soi » devient poreuse et la clôture individuelle s’effiloche. Mieux que la notion statique de limite, celle de variation dynamique rend compte de la nature du son, qui est d’abord faite de temps et d’une succession d’intensités.

Nouvelles sociabilités

L’évolution de l’environnement sonore a fait apparaître de nouvelles attitudes, celles-ci incitent à repenser la typologie des relations interpersonnelles. Ainsi, les diverses pratiques d’écoute collective, les réseaux d’échange de produits sonores, la téléphonie mobile, l’écoute par casque font apparaître des relations sociales qui brouillent la stricte triade : individu/communauté/société. L’immédiateté, la force émotionnelle du son, sa plasticité n’en font-elles pas l’instrument parfait d’une sociabilité de « connivence »  : discrète, polymorphe, souvent éphémère ?

Du bruit

Comme le montre l’histoire des sociétés, le bruit, au sens général, est une expression privilégiée de l’évolution des groupements humains à toutes les échelles et selon un processus à trois temps : créer, maintenir, détruire. Ainsi, la plainte pour bruit gênant provoque d’abord l’émergence de relations conflictuelles qui peuvent évoluer positivement avec la rencontre du voisin ou l’association avec d’autres plaignants.
Autre exemple, s’il perturbe parfois la clarté de la communication, le bruit de fond assure aussi le maintien du contact social : rassurante bande-son du quotidien, rumeur des milieux de travail, échanges criés des enfants et des adolescents qui s’affirment.
Plus encore, le fonds tonitruant vient matérialiser et cimenter nombre de solidarités collectives où se perdent les identités singulières : manifestations politiques, foules événementielles, concerts rock. L’important est alors de faire du bruit ensemble, au risque du chaos.

Jean-François Augoyard, directeur de recherche honoraire au CNRS, fondateur de Centre de recherche sur l'espace sonore & l'environnement urbain (CRESSON) à Grenoble
 
Article paru initialement dans le numéro 26 du magazine de ligne en ligne
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