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Interview
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Qu'est-ce que les Sound Studies ?

Photographie, au début du XXe siècle, d'une promenade en barque avec gramophone
Au début du XXe siècle, le gramophone devient très populaire et est associé aux loisirs - source BnF Gallica
Enfant, entre cow-boys et indiens, Philippe Le Guern avait choisi son camp. Il était définitivement de ceux dont l’ouïe oriente le rapport au monde de manière cruciale. Musicien, professeur en sciences de l’information et de la communication, il s’intéresse aujourd’hui aux Sound Studies. Conseiller scientifique du cycle «  Le son des autres », il explique ce qu’apporte « cette discipline qui n’en est pas une ».

Quels sont les objets pris en compte par les Sound Studies ?

A priori, toutes les dimensions qui convoquent le sonore entrent dans le cadre de ce nouveau champ d’étude qui est, par nature, transfrontalier. La question est de savoir si c’est un champ disciplinaire autonome, constitué en tant que tel. Si c’est le cas, qu’est-ce qui le définit ? Est-ce que ce sont des objets, des concepts, des méthodes ?

Prenons l’exemple du bruit. Celui-ci peut concerner un nombre extrêmement étendu de domaines : la physique acoustique, les politiques publiques… Pour les villes, le bruit pose des questions de cohabitation, de nuisance sonore, de ségrégation spatiale. Le bruit peut également être un enjeu esthétique. Par exemple, est-ce que la noise est de la musique ou pas ? Les bruits peuvent être aussi des cris de mammifères marins géolocalisés. Cela relève du domaine de l’écologie. S’intéresser au bruit peut également conduire à étudier des espaces précisément vierges de tout bruit. En réalité, je pourrais continuer à énumérer toute une série de contextes où le bruit a une signification précise. Cela m’amène à définir les Sound Studies moins comme un champ disciplinaire que comme un carrefour d’interdisciplinarités.

Depuis quand le son fait-t-il l’objet de recherches ?

Il y a une sorte de fil rouge dans la construction de l’intérêt pour le son que je fais remonter à l’Antiquité. Ce fil rouge, c’est la question des sens et de leur rapport au vrai et au faux. Dans la Grèce antique, par exemple, des auteurs ont réfléchi aux propriétés du son et à sa relation à la vue. Pour Térence, l’erreur, c’est l’erreur d’entendement au sens littéral du terme : ce qui nous induit en erreur, ce n’est pas la vue, mais l’ouïe.
Cette réflexion sur les sens et la tromperie ou la vérité traverse ensuite le Moyen Âge. Les différents sens sont ordonnés selon leur proximité supposée avec l’âme. L’image est mise au premier plan. La question du rapport entre la vue et l’audition s’est prolongée jusqu’à nos jours. Par exemple, Marshall McLuhan oppose une part originelle de l’humain qui serait associée au régime de l’oralité à une modernité contemporaine qui serait celle de la vision.

Plus largement, la question que pose le son est celle, phénoménologique, du rapport au monde et de son appréhension. Est-ce que le son ou l’ouïe nous trompent ? Dans L’Invention du disque, 1877-1949. Genèse de l’usage des médias musicaux contemporains, Sophie Maisonneuve montre bien que si les premiers dispositifs d’enregistrement ont une finalité pratique – par exemple, se substituer à la prise de notes manuscrites –, ils permettent aussi de conserver des « fantômes » : la présence d’êtres chers disparus. Je trouve cette dimension extrêmement intéressante. Qu’est-ce que l’enregistrement d’une voix capte de l’être ? Ou plutôt de la trace de l’être dont cela prétend capter quelque chose ? Il y a toujours un moment de sidération, d’ébahissement devant une technologie capable de fixer quelque chose qui n’est plus là, mais qui est là néanmoins. Roland Barthes l’a très bien expliqué à propos de la photographie. Évidemment, tout cela s’est banalisé et nous avons tous perdu cette fascination par rapport au son.
Promenade en barque avec gramophone
Au début du XXe siècle, le gramophone devient très populaire et est associé aux loisirs - source BnF Gallica

Quels sont les grands jalons dans la recherche en France et à l’étranger ?

En France, un laboratoire a été particulièrement important à la fin des années quatre-vingt. Il s’agit du CRESSON (Centre de recherche sur l’espace sonore & l’environnement urbain) à Grenoble. Son fondateur Jean-François Augoyard a contribué de manière décisive au développement des études sur le son.
Je citerais aussi un auteur canadien : Jonathan Sterne. Son ambitieuse et érudite Histoire de la modernité sonore montre bien le lien entre le développement de l’intérêt porté au son et à celui de la technique, avec les premiers enregistrements sonores notamment. Jonathan Sterne n’a pas été le premier à le dire, mais son livre a vraiment eu un effet de déclic. Il a accrédité l’idée que les Sound Studies pouvaient constituer quelque chose de l’ordre d’une discipline ou, en tout cas, d’un champ de recherche.

Les historiens sont également très importants. En France, nous avons l’habitude de lire Arlette Farge et Alain Corbin. Nous connaissons moins les historiens américains ou plus généralement anglophones. Certains travaux sur les tous premiers temps de l’Amérique relus à partir de la dimension sonore sont passionnants. Ils montrent la dimension politique de ces phénomènes sociaux, et comment ceux-ci sont socialement construits à travers ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. Les chants des esclaves, les déclamations sur les places publiques, les annonces à grand renfort de roulement de tambours, etc. Le son est très présent dans la constitution de la nation américaine.

Quels sont les domaines où l’approche des Sound Studies est particulièrement féconde ?

Selon moi, l’intérêt des Sound Studies est d’éclairer sous un jour neuf des phénomènes bien connus. Prenons Bernie Krause par exemple, dont l’exposition, « Le Grand Orchestre des animaux », à la fondation Cartier en 2016 a su toucher un large public. Pendant plusieurs décennies, ce bioacousticien a repéré et enregistré des « niches acoustiques ». Il a, par exemple, enregistré dans une forêt un espace avant déforestation : il y a recueilli une pluralité incroyable de chants d’oiseaux et de cris d’animaux, preuves d’une biodiversité extrêmement étoffée. Ce lieu a ensuite été replanté avec un souci écologique, naturellement.
Pour vous, comme pour moi, l’opération est à somme nulle. Bernie Krause montre que la reforestation a introduit d’autres essences d’arbres. Celles-ci ont repoussé hors de la zone considérée des espèces animales présentes auparavant. C’est toute une chaîne écologique qui se modifie alors, s’amoindrit voire qui disparaît complètement.
D’autres méthodes d’observation auraient pu rendre compte du phénomène, mais le travail de Bernie Krause le rend manifeste en le rendant audible. Il apporte une dimension sensible. En entendant l’enregistrement qui permet de comparer ce qui se passe avant et après, le public, même s’il ne s’intéresse pas à ces questions-là, est touché de manière sensible par l’impact écologique d’une action qui, à première vue, semble minime. C’est l’intérêt des Sound Studies : parler de phénomènes peut-être déjà connus, mais d’une manière renouvelée et sensible.

Énormément d’artistes utilisent des matériaux sonores. Certains imaginent des dispositifs pour enregistrer des sons a priori inaudibles. C’est le cas de Martin Howse qui travaille sur les champignons. Le chercheur suisse Marcus Maeder enregistre la vie des arbres et cherche à penser l’arbre à partir de ses bruissements internes, de sa croissance, de sa douleur. Je trouve cela passionnant ! Cela rejoint les recherches sur la sensibilité des arbres de Peter Wohlleben, ingénieur forestier, ou celles de l’anthropologue Eduardo Kohn, auteurs respectivement de La Vie secrète des arbres et de Comment pensent les forêts ?
Finalement, les Sound Studies offrent une voie d’accès à nos sensibilités pour penser de manière empathique, sensible, en tout cas curieuse, des ontologies, des catégories d’êtres pour lesquels en règle générale nous ne manifestons pas ou que très peu d’intérêt. Et c’est exactement dans cette perspective que je souhaite aujourd’hui inscrire mes travaux…
 
Article paru initialement dans le numéro 26 du magazine de ligne en ligne
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son
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