Interview

Appartient au dossier : L’engagement

Coureur tout terrain
Entretien avec Sébastien Chaigneau

Vie pratique

Sébastien Chaigneau lors de l'Ultra-Trail du Mont-Fuji en 2016 © Sébastien Chaigneau

Sébastien Chaigneau est un professionnel de l’ultra-trail. Cette compétition se déroule en milieu naturel souvent sur une centaine de kilomètres, avec de forts dénivelés, pendant plusieurs jours d’affilée. L’engagement des coureurs est total.

Quand commence l’engagement dans une course ?

Au moment où le coureur va s’inscrire à une épreuve. Commence alors un engagement total dans la préparation de l’entraînement et la mise en place de tout ce qui va être nécessaire pour se sentir dans les meilleures dispositions sur la ligne de départ.
Cela implique aussi une organisation au quotidien, au niveau physique, alimentaire ou familial. Ensuite, le moment du départ va être un nouveau type d’engagement avec le coup de pistolet et la gestion de tout ce qui aura été travaillé en amont.
L’ultra-trail et la course longue distance sont une recherche continuelle de l’excellence et une remise en question permanente. Chaque corps est intrinsèquement différent et ce sport fait partie des disciplines où l’objectif est de développer au maximum sa capacité physique, physiologique et mentale, et de les conserver au top le plus longtemps possible. L’engagement est permanent que ce soit lors d’une épreuve, au fin fond d’un désert en autonomie complète, dans un environnement plus ordinaire, ou à l’entraînement, les bons comme les mauvais jours, par tous les temps et dans n’importe quelles conditions…

L’engagement dans cette pratique sportive solitaire se partage-t-il ?

La course de fond est en effet un sport très égocentré. Chacun a un potentiel et des niveaux de développement différents, mais ce qui caractérise la pratique de l’ultra, c’est la connexion avec la nature et l’intensité des relations avec les autres. En effet, à la différence de la course sur route, en trail et en ultra, on se rend vite compte qu’il faut lâcher le chronomètre, car cela ne veut plus rien dire lorsque les parcours ou les entraînements sont chaque jour différents. C’est d’autant plus vrai en course où l’objectif est la ligne d’arrivée.
Des relations très fortes se créent entre les coureurs de trail qui partagent une même passion pour la pratique et pour la nature… Un exemple me concernant : j’ai partagé la première place du Libyan Challenge avec un coureur avec qui j’avais couru les deux cents kilomètres de cette course dans le désert. Sur une telle distance et avec une telle difficulté de terrain, partager les moments d’euphorie comme les plus durs, ceux où le corps souffre, fut pour nous deux un réel soutien.

Vous avez arrêté plusieurs fois votre activité par choix ou par contrainte physique. Comment vivez-vous ce qui peut être perçu alors comme un désengagement du corps ?

En effet, j’ai dû arrêter à plusieurs reprises mon activité à cause de maladies ou de blessures (mononucléose, fractures de côtes, pneumothorax…). Malgré tout, j’ai cherché le côté positif de ces situations. On apprend toujours plus de ses échecs que de ses réussites.
Lors de la reprise, l’engagement est à nouveau total avec une motivation encore plus grande pour retrouver le fil du développement, là où on l’avait laissé. Il faut juste alors faire attention à ne pas vouloir chercher à rattraper le temps perdu, car il ne se rattrape pas, mais il peut à nouveau se perdre par excès.

Vous dites réaliser vos meilleures performances « en lâchant prise ». En 2007, lors de votre deuxième tentative infructueuse de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), vous étiez, dites-vous, « surentraîné » mais « la motivation n’y était pas ». Comment concilier engagement, entraînement, motivation et lâcher-prise ?

C’est quelque chose de très intéressant. À l’époque, malgré sept premières années de pratique, j’étais encore un novice et je tentais tout un tas d’expériences. Je me disais que si j’avais beaucoup d’entraînement je pourrais alors tout passer sans souci et qu’ensuite, ce n’était qu’une histoire de bonnes sensations le jour J. Mais ce n’était pas le cas, le mental était bien plus important que ce que je pouvais lui accorder à l’époque.
Je m’en suis encore plus rendu compte en 2008, arrivant là où je m’étais arrêté l’année précédente et retrouvant un ami qui physiquement était « cuit ». De mon côté, physiquement, j’étais bien. Je me souviens de notre échange : « Toi, tu as encore les jambes et moi, j’ai la tête. Donc on va au bout à nous deux. » Et c’est ce que nous avons fait. Cela m’a permis de « désacraliser » l’épreuve et très certainement de finir second l’année suivante. J’ai alors pris en compte l’importance du mental et commencé à me préparer mentalement.
Ce n’est que ces dernières années, suite à des soucis physiques en 2014 et 2015, que j’ai commencé à relativiser le résultat. J’ai pu tester cette approche sur des épreuves et cela m’a plutôt réussi ! En fait, nous restreignons nous-mêmes notre développement en nous infligeant des limites mentales, par les divers formatages du cerveau qui se créent et se mettent en place tout au long de notre vie, mais ceci est un autre sujet.

Propos recueillis par Marie-Hélène Gatto, Bpi

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°23

Publié le 01/06/2017 - CC BY-SA 4.0

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