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Interview
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Agrandir le monde

Richard Copans
Richard Copans © Alexia Villard
Le producteur, réalisateur et chef-opérateur Richard Copans a fondé la société de production documentaire Les Films d'Ici en 1984. Serge Lalou, arrivé en 1986, en est un autre producteur historique, et Frédéric Chéret assure la direction générale et financière de l'entreprise depuis la même période.
Dans le cadre de la rétrospective proposée par la Cinémathèque du documentaire, tous trois évoquent le fonctionnement de la maison de production, ses relations aux auteurs, et l'évolution du marché du documentaire depuis quarante ans.

Pouvez-vous nous parler de vos débuts aux Films d’Ici ?

Richard Copans : Membre du collectif Cinélutte, j’ai participé entre 1973 et 1978 à la production de huit films. Le dernier, À Pas lentes, a bénéficié d’une aide au court métrage. Nous avons alors fondé une maison de production « Les Films d’Ici », conçue comme un outil, une façade juridique. Le collectif s’est dissout. Je suis resté avec l’outil sans projet clairement élaboré jusqu’à ma rencontre avec Amos Gitaï pour produire Journal de campagne.
Au même moment, je rencontrais Yves Jeanneau, issu d’un autre groupe de cinéma militant. En 1984, produire de façon indépendante des documentaires d’auteur était une idée neuve. C’est le point de départ : du documentaire « politique », du documentaire d’auteur.

Serge Lalou : Je suis arrivé comme stagiaire puis je suis rapidement devenu assistant de Nicolas Philibert sur Trilogie pour un homme seul (1987). Et très vite encore, j’ai commencé à produire, avant de m'associer. Premier film important produit, La Ville Louvre, de Nicolas Philibert, en 1990. J’ai appris la production en faisant et j’ai grandi avec les réalisateurs que je produisais.

Frédéric Chéret : Arrivé en 1987 comme directeur de production, je deviens directeur financier en 1990 en pleine crise financière, puis associé.
Cette association a permis de trouver un équilibre subtil entre projets de films portés par les producteurs et vie (survie) de l’entreprise.

Un certain nombre des films que vous avez produits sont politiques ou historiques, en prise avec la société. Est-ce la « ligne éditoriale » qui a guidé vos choix de production ?

R. C. : De Cinélutte aux Films d’Ici, ma conception du « politique » s’est beaucoup transformée. Je ne produis plus de films « d’éducation communiste ». Mais je produis des regards singuliers qui éclairent le monde. Et la question de la forme est politique. Cruellement politique. Qui dit forme dit auteur. Qui dit auteur croit qu’un regard peut nous aider à mieux voir. Est-ce que voir, c’est changer le monde ? Ce serait trop simple. C’est plutôt une responsabilité que chacun endosse… ou pas. À nous de la susciter, de l’accompagner, de la rendre visible. Cela s’appelle produire.

S. L. : La ligne éditoriale est le reflet de nos désirs et engagements, artistiques et politiques. On a des parcours politiques différents, mais une même volonté d’inscrire notre activité de producteur dans ce que Mathieu Riboulet décrivait dans ses derniers écrits lorsqu'il affirmait que « notre besoin d'installer quelque part sur la terre ce que l'on a rêvé ne connaît pas de fin » (Mathieu Riboulet, Nous campons sur les rives, Verdier, 2018)
Richard Copans
Richard Copans © Alexia Villard

En 1994, Luc Moullet a écrit un texte dans lequel il évoque la singularité des Films d’Ici, intitulé « La Ruche de Belleville ». Cette idée de ruche des auteurs semble être une composante essentielle de votre fonctionnement.

R. C. : Il y a toujours eu aux Films d’Ici une tension entre organisation verticale (la hiérarchie, la division du travail, la rationalité économique) et horizontale (on décide ensemble ce qu’on fait, le désir de chaque réalisateur érigé en nécessité absolue à laquelle la production doit se plier, le suivi des films par la même équipe du début à la fin). Saine contradiction. Un bon moteur. Pas toujours facile, génératrice de tensions, mais qui continue et aide à déjouer les pièges de l’efficacité productive.

S. L. : Travailler non pas seulement sur des sujets mais des points de vue qui agrandissent le monde. Et qui dit point de vue dit auteurs et dit forme.

F. C. : Les Films d’Ici s’est nourri de l’ambition des auteurs et a toujours cherché à être un lieu de rencontre, un espace de travail, où tout était mis en œuvre pour produire chaque film.
Dans ce texte, Luc Moullet écrit aussi : « on ne saurait les imaginer un jour en faillite. Voilà qui nous rassure fort, nous les cinéastes (…) ». En effet, chaque film a son histoire et doit pouvoir s’inscrire dans la durée. C’est aussi cela notre responsabilité de producteur.

Considérez-vous qu'il y ait eu un âge d'or de la production documentaire dans les années 1980/90 ?

R. C. : Pour ceux, comme moi, qui ont commencé à produire dans les années 1970, il y a eu une période d’ouverture, les années où la politique de Jack Lang a favorisé l’émergence de la production indépendante, où Arte s’appelait encore La Sept. Bien sûr, il y a eu cette ouverture dont nous avons largement bénéficié. Croire que cela pouvait durer était totalement illusoire.
La France reste le pays où la politique de l’État en faveur de la production de films d’auteur est la plus diversifiée du monde. Dans ce cadre, ce serait une singulière paresse de penser que c’est devenu trop difficile de produire les auteurs que nous aimons. Il faut penser notre liberté comme Sisyphe dans le livre de Camus. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » (mais c’est vraiment dur par moments).
 
S. L. : La perception d’un âge d’or du documentaire est une figure nostalgique récurrente, aux fondements très aléatoires et subjectifs.

F. C. : La production indépendante s’est consolidée économiquement durant ces années.
Cette politique de l’économie de l’offre a soutenu naturellement la production documentaire. Cela a été aussi l’ère de la spéculation, des investisseurs qui misaient sur la création de contenus. Cela n’a pas duré, et rien n’a jamais été acquis.

Le fait que vous soyez réalisateur et​ chef-opérateur a-t-il eu un impact sur votre regard de producteur ?

R. C. : J’aime la fabrication des films. Pas seulement leur production. J’aime préparer, j’aime être sollicité pendant le montage. Je pensais ainsi avant de devenir vraiment réalisateur en 1992 pour Les Frères des frères. Pour chaque film, il faut trouver la bonne distance et le bon angle.
 
S. L. : En ce qui me concerne, je ne crois vraiment pas.

Les Films d'Ici fonctionne actuellement​ avec sept ​producteurs, c​ela a-t-il changé votre approche ? 

R. C. : L’approche n’a pas changé. La vie réelle, si ! Produire un film et gérer une maison de production sont deux activités bien distinctes. Cela n'a été possible que parce que, au cours de notre histoire commune, nous avons clairement cerné le rôle de la structure, et clairement séparé la responsabilité de chaque film et celle plus globale de la société. Frédéric Chéret, qui assure la direction financière et l’administration de la société, est le compagnon indispensable qui rappelle constamment des règles collectives que nous devons tous respecter. Reste le désir de produire, solidement partagé…

S. L. : Et même neuf productrices et producteurs, d’autres sensibilités, d’autres territoires, d’autres générations, d’autres désirs, une façon de continuer à être en mouvement et privilégier les films à venir.

F. C. : Les projets de films sont aujourd’hui effectivement portés par un nombre croissant de productrices et de producteurs. L’association s’élargit et se construit. Ce « nous » en renouvellement doit être porteur d’avenir. C’est notre actualité de maison de production.
 
CC BY-NC-SA 4.0
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