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de ligne en ligne numéro 21 - octobre à décembre 2016

Florence Burgat, philosophe Retrouvez ses publications en ligne Fin L’animal-machine Il revient à René Descartes (xviie siècle) d’avoir fourni à cette perspective — et pour longtemps — sa plus forte assise, en assimilant les animaux à des machines. Si l’animal est une machine qui ne sent rien, aucun problème moral n’est en effet posé par son exploitation violente. Descartes prend pour point de départ le dualisme des substances : il n’existe que deux substances — la pensante et l’étendue —, parfaitement hétérogènes l’une à l’autre, si l’on excepte le cas particulier de l’homme dans lequel une âme (substance pensante) est jointe à un corps (substance étendue). Dans la conception cartésienne, les animaux relèvent entièrement de la substance étendue, de sorte que la douleur, la joie, bref, l’ensemble des sensations et des émotions, décelables dans leur comportement, sont explicables par les seules lois qui régissent la matière. Les mouvements de douleur chez les animaux deviennent, dans le système cartésien comme dans l’esprit de nombreux scientifiques contemporains, des réactions machinales, non senties, non vécues par eux. Cette conception s’est répercutée dans le droit, qui « soumet les animaux au régime des biens », en permettant par conséquent, sauf dans des cas particuliers, au propriétaire d’exercer un droit absolu sur ce bien particulier, notamment en le détruisant. La sensibilité, fondement des droits De l’autre côté, une ligne de pensée, tout aussi présente au fil des siècles mais qui peine à imposer ses vues face à l’anthropocentrisme, reconnaît aux animaux une intelligence, mais surtout fait valoir que c’est la sensibilité, capacité à ressentir le plaisir et la douleur, à avoir des émotions, qui donne des droits. C’est d’ailleurs d’abord parce que l’homme est un être sensible qu’il a des droits fondamentaux : ne pas être enfermé, torturé ou tué pour le simple bon plaisir d’autrui, tandis que des droits particuliers sont issus de ses dispositions spécifiques (droit à l’éducation, droit de vote, par exemple). Si la sensibilité est au fondement des droits fondamentaux, alors l’être humain n’est pas le seul titulaire de tels droits. Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Jean-Jacques Rousseau énonce clairement ce principe : « Il semble en effet que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible, qualité qui, étant commune à la bête et à l’homme, doit au moins donner à l’une le droit de ne pas être inutilement maltraitée par l’autre. » Ainsi est-ce de manière intrinsèque qu’un être sensible possède un droit contre autrui, que les philosophes du droit définissent volontiers comme un périmètre protecteur, dont l’une des illustrations est le panneau « défense d’entrer ». Faire respecter les droits Or, puisque le législateur français vient de reconnaître aux animaux, plus expressément que par le passé, la qualité d’« êtres vivants et sensibles » (article 2 de la loi du 16 février 2015), mais aussi leur aptitude à ressentir « la douleur, la souffrance, la détresse et un dommage durable » (paragraphe 6 de la Directive 2010/63/UE du 22 septembre 2010), la plupart des usages qui les vouent massivement à l’enfermement et la mise à mort font figure de violation de leurs droits fondamentaux. Si ces usages sont légaux, ils ne sont pas légitimes. Le premier combat de la Société protectrice des animaux, créée en 1845 par Étienne Pariset, a été la protection des chevaux. Affiche de Léon Carré, 1904. Source Gallica, BnF 11 controverse : La condition animale


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