Incipit, inédit de Tanguy Viel

de ligne en ligne numéro 21 - octobre à décembre 2016

23 Fin du dossier dossier : École sensible Guillaume Lemoine, Flickr (CC BY 2.0) INÉDIT Apparue à la fin du xixe siècle, au moment où les progrès techniques permettent de réduire significativement le temps de pose, la photographie de classe s’est largement développée au cours du xxe siècle, jusqu’à devenir un rituel scolaire. Extrêmement codifiée, cette mise en scène de l’institution (et de l’autorité) est aussi pour chacun des participants un support qui condense les émotions d’une année scolaire. S’inspirant d’une photographie typique des années quatre-vingt, Tanguy Viel explore, dans un texte inédit, les possibilités temporelles d’une telle image. Incipit C’est toujours la même chose avec une photo de classe. Elle se jette dans le temps futur de nous, elle le recouvre d’un voile venu d’une heure depuis longtemps close, sorte de saint suaire annuel que nous conservons pour ce qu’elle est : une flèche envoyée du lointain et qui suture le temps. Et ce serait sûrement peu de dire cela si on ne soupçonnait pas que ce savoir-là, cette prescience de l’aura qui l’englobera bientôt, n’était déjà là, présente dans la malice latente de l’enfance capturée. Oui, que les enfants le savent, cela se voit, le jour même où le photographe surgi du monde du dehors avec son gros appareil a demandé de sourire en regardant l’objectif, après que l’instituteur au grand col a prévenu la veille qu’il faudrait s’habiller parce que demain, exceptionnellement, demain, les enfants, on enverra une carte postale au lointain futur. L’instituteur pense : nous envoyons une carte postale à la mort elle-même, mais cela, je ne peux pas le leur dire, ils ne comprendraient pas, ils ne voudraient pas le comprendre. Les enfants pensent : nous savons très bien que nous posons pour longtemps mais dans ce longtemps à nous, c’est vrai, il y a plus de vie que de mort. Alors nous regardons fixement l’objectif mal posé dans un coin et nous envoyons ce message à nous-mêmes adultes, cette carte postale écrite avec un semblant de désinvolture parce qu’on ne veut pas trop avouer qu’elle appartiendra définitivement, radicalement au grand livre de nous. Peut-être l’instituteur, las de se voir vieillir d’année en année, jette ses dernières projections sur les visages des enfants et, dans le miroir de l’objectif qu’il regarde à son tour, il leur dit cela, à chacun, il leur dit : oui, voici le début du livre que tu liras dans trente, dans quarante ans. D’ailleurs, c’est seulement à ce moment-là que tu comprendras que c’était un livre et qu’en voici le début. En voici l’incipit. Oh pas tant l’incipit de ta vie à toi, mais celui de vous tous, en ce temps où vous étiez encore à l’unisson. Alors déjà, ce qui n’était que contingences d’un temps, hasard de sous-pulls et d’instit moustachu, vieux posters et jeux d’échecs, se transformera pour vous en pur destin. L’instituteur a raison. La photo de classe est comme le début d’un roman de Balzac : on ne sait pas trop qui sera le héros mais on ne risque pas de se tromper d’époque, quand le décor et l’atmosphère sont fixés dans la teinte jaunissante du papier, les tissus chauds des vêtements, les affiches fatiguées et les cheveux libres des enfants. D’ailleurs on se fiche bien du héros et c’est cela, le « communisme » de la photo de la classe, le pied d’égalité sur lequel on croirait que tout est possible pour tous. Et d’ailleurs ça l’est, possible, pour tous. Et advienne que pourra. Tanguy Viel


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