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Freud : un père et ses enfants

La correspondance entre Freud et sa fille, Anna Freud, a été publiée en 2012, en même temps qu'un second volume dédié à celle de Freud et de ses autres enfants.
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«Sigmund en Anna» par Onbekend Sous licence Public domain, Wikimedia Commons
Correspondance, 1904-1938
Sigmund Freud, Anna Freud, 
Fayard, 2012.
A la Bpi, niveau 2, 153 FREU 1

Des lettres s’échangent entre un père et sa fille. Lui est à l’origine d’une conception révolutionnaire de la psyché. Ses patientes hystériques lui ont appris que l’âme humaine enferme un paradoxe : s’y loge tout à la fois une chose intime et étrangère à soi, une pensée qui nous travaille à notre insu et qui se manifeste de façon inopportune dans nos lapsus, actes manqués et de façon surprenante dans nos rêves. Cette part opaque à nous même nous pousse parfois à agir, à aimer et à nous engager dans des voies allant à l’encontre du bonheur. L’inconscient freudien n’a rien à voir avec l’inconscient cognitif. Il fera scandale car il met en jeu le corps, la jouissance sexuelle et la compulsion de répétition, un mouvement qui nous conduit à reproduire des conduites qui sont parfois sources de souffrance. C’est en travaillant autour des souffrances psychiques affectant les soldats durant la première guerre mondiale que Freud a découvert que les sujets revivaient, sous forme de rêve ou d’obsessions, les expériences traumatiques dont ils avaient été victimes.  Il met en relation cette découverte avec l’inertie rencontrée dans certaines cures, au cours desquelles les patients semblaient mettre en échec leur traitement. Le principe de plaisir n’était pas seul pour saisir le mouvement pulsionnel, il fallait tenir compte d’un versant plus sombre de l’âme humaine qu’il désignera sous le terme de « pulsion de mort ».
Elle, sa fille, est Anna Freud, qui deviendra l’une des principales représentantes de l’Ecole viennoise en matière de thérapies d’enfants face à sa grande rivale de l’Ecole anglaise, soutenue par Ernest Jones : Mélanie Klein.

Père et fille engagés dans l’exploration de la psyché

A l’époque où sont écrites les premières lettres, la psychanalyse en est à ses débuts - le mot apparaît pour la première fois en1896. Sigmund Freud disait volontiers que sa dernière fille était née en même temps que la psychanalyse. Le premier intérêt de cette correspondance est de montrer que le père et la fille sont engagés tous deux dans l’aventure. En octobre 1918, soucieux de voir Anna repousser toutes les offres d’engagement amoureux qui se présentent à elles, Sigmund avait proposé de la prendre en analyse pour « réveiller sa libido ». A cette époque pionnière, la pratique est courante et ce n’est que par la suite que des règles viendront cadrer la pratique analytique. Anna évoque les effets bénéfiques de cette cure, sous la forme de moments de tristesse qu’elle dit avoir surmontés dans une lettre de juillet 1919. Elle y raconte un de ses rêves et  en propose une interprétation : l’inquiétude que lui inspire le départ imminent de son père en voyage. Il lui propose, à son tour,  son interprétation: une certaine rivalité éprouvée à l’égard d’une amie. Ces échanges, qui témoignent de leur passion à tous deux pour la lecture de l’inconscient, concernent aussi des proches, par exemple Lou Andréas Salomé. Freud avait favorisé cette amitié, souhaitant que sa fille puisse s’émanciper d’un attachement à lui qu’il jugeait trop exclusif.

Un père qui aime ses enfants  plutôt qu’un bourgeois moralisateur

Le second intérêt de l’ouvrage est de montrer que Freud, appartenant au milieu de la bourgeoisie viennoise du début du siècle et, par conséquent, imprégné des valeurs de cette époque, n’a rien d’un moraliste qui se référerait à la bonne norme sexuelle. Freud, théoricien de la libido, savait, de par son expérience clinique, les ravages que pouvait produire un père foudroyant du regard sa fille, lorsque celle-ci contrevenait aux normes en vigueur. Il le tenait d’une jeune homosexuelle qui s’en était ouvert à lui au cours de brèves séances d’analyse.
La jeune femme, dans l’imminence d’un  passage à l’acte avait enjambé une rambarde et s’était jeté d’un pont. 

A la lecture des courriers échangés par Freud et sa fille, on apprend que l’ouverture à l’inconscient a des effets sur la conception du monde et sur le rapport à la vie. Freud devine qu'Anna est homosexuelle et qu’elle a un lien de type lesbien avec Dorothy Burlingham, l’une de ses amies intimes. Plutôt que de réagir en père la morale, il consent à la sexualité de sa fille sans doute parce que leur relation est ce qu’il privilégie. Freud était un père qui mettait en œuvre, dans sa vie auprès de ses enfants, les découvertes qu’il faisait sur l’inconscient et la sexualité

Bien que Freud, sache que le style de vie homosexuel risquait d’être difficile pour une jeune femme de la bourgeoisie viennoise et que sa fille aspirait à la maternité, il la laisse trouver les voies singulières de son désir, ce qu’elle fera, plus tard en s’engageant dans la psychanalyse d’enfants. Le praticien de la psychanalyse déborde le bourgeois viennois et celui-ci en a gagné une liberté. Un livre, dont la lecture permet de bousculer les idées toutes faites sur la psychanalyse alors que l’invention freudienne est parfois instrumentalisée par les adversaires du mariage pour tous lors des débats actuels qui agitent notre monde social.

Voir les débats sur le site de l’ECF et notamment « le désir et la loi »
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