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Pouvoirs symboliques de la littérature

Les fictions littéraires posent sur nos sociétés un regard qui met à nu leurs rouages et invite à la réflexion. La sociologue Gisèle Sapiro, directrice d’étude à l’EHESS et directrice de recherche au CNRS, esquisse une histoire des pouvoirs symboliques de la littérature, d’Honoré de Balzac à Camille Laurens.
Forme symbolique, la littérature véhicule une vision du monde et des schèmes d’évaluation éthico-politiques. Elle établit un rapport entre univers fictionnel et monde réel qui suscite chez les lecteurs des réactions, des émotions, une réflexion, allant de l’empathie à la répulsion en passant par la pitié, l’indignation, le dégoût. Tel est son pouvoir symbolique.

De l’engagement social au récit de l’intime

Les romanciers réalistes du 19e siècle, de Balzac à Zola, conçoivent leurs œuvres comme des études sociologiques sur la société moderne, visant à en diagnostiquer les maux pour éclairer le public : tensions entre classes sociales, urbanisation, industrialisation, mobilité sociale, pauvreté, adultère, alcoolisme… Certains y voient un instrument de préservation de l’ordre social : ainsi, Le Disciple (1889) de Paul Bourget et Les Déracinés (1897) de Maurice Barrès dénoncent les dangers que l’accès des enfants des classes populaires à l’enseignement supérieur représentent pour cet ordre. 

D’autres, tel Henri Barbusse démythifiant l’héroïsme guerrier en plein conflit mondial (Le Feu, 1916), en font au contraire un moyen de subversion de l’idéologie dominante. Apparue dès les années trente, la littérature engagée culmine avec sa théorisation par Sartre en 1945. Celui-ci en exclut la poésie, qui fut pourtant le moyen d’expression privilégié de l’opposition littéraire sous le régime de Vichy, entre symbolisation allégorique ou métaphorique de l’oppression étrangère et témoignage clandestin sur les exactions des forces d’occupation.

La remise en cause de la littérature engagée par le Nouveau Roman contribue à son discrédit. Il ne s’agit pas pour autant d’un simple retour à l’art pour l’art, mais d’une attention accrue aux formes du récit routinisées : qui parle ? de quelle autorité ? le narrateur est-il fiable ? comment raconter cette histoire – si histoire il y a ? et comment raconter les non-événements qui émaillent le vécu, ou ces imperceptibles mini-drames quotidiens que Nathalie Sarraute appelle « tropismes » ?
 
Livre ouvert et son reflet
CaptiAaron Burden sur Unsplash [CC BY-NC-SA 4.0]

Une voix pour les dominés

Malgré une nette dépolitisation, les thématiques sociales et politiques n’ont pas complètement disparu de la littérature expérimentale : la critique sociale s’effectue désormais en donnant voix aux dominés, victimes du capitalisme, du néolibéralisme, de la colonisation, de la fermeture des frontières, du patriarcat et du sexisme, au moyen de formes littéraires innovantes. 

Un an après L’Établi (1981), poignant récit autobiographique de Robert Linhart sur son expérience maoïste d’établissement en usine, paraissent L’Excès-l’usine de Leslie Kaplan, où le « on » signale la dépersonnalisation au sein du collectif, et Sortie d’usine de François Bon, écrit dans un style de parler populaire. Vingt ans plus tard, à l’ère des grandes délocalisations, François Bon enquête dans Daewoo (2004) sur les conséquences désastreuses qu’elles ont eues sur les ouvriers licenciés, auquel il donne la parole sous la forme d’entretiens. Arno Bertina décrit, lui, les suites d’une grève d’ouvriers dans un abattoir placé en liquidation judiciaire (Des châteaux qui brûlent, 2017). La voix d’une mère célibataire expulsée d’une HLM suite à la condamnation de ses fils pour trafic de stupéfiants résonne dans Par la ville, hostile (2016) de Bertrand Leclair. 

Papiers ! (2007), « pamphlet-poème » de Claude Mouchard, témoigne du traitement des sans-papiers à partir d’un collage d’extraits de journaux, de bribes d’informations, de scènes vécues, questionnant le « nous » qui les exclut. La condition des migrants est au cœur de Mur Méditerranée (2019) de Louis-Philippe Dalembert, qui structure le récit à partir d’un rafiot où convergent trois destins de femmes, une Nigériane juive, une Érythréenne chrétienne et une Syrienne musulmane. L’expérience de la violence physique – maltraitance et viol – se double de celle de la violence symbolique : humiliation, déshumanisation, racisme, y compris parmi les migrants, à travers les hiérarchies de classe et de « race ». 

Les rouages de la violence symbolique

Nombre de ces œuvres s’attachent à dévoiler les mécanismes de ce que Pierre Bourdieu nomme la « violence symbolique ». Dans sa forme la plus douce, elle est méconnue comme telle parce qu’elle s’exerce avec la complicité des dominés qui ont incorporé les schèmes de pensée dominants. Ainsi Le Colonel des Zouaves (1997) d’Olivier Cadiot donne à voir la condition domestique à travers le flux de conscience d’un majordome : sa perception du monde montre son adhésion à sa fonction, avec laquelle il fait corps, attaché à perfectionner son art de servir tout en échappant à sa vie terne et répétitive par l’imagination, à l’instar de don Quichotte et d’Emma Bovary. De même, si la critique de la condition postcoloniale est omniprésente dans la littérature francophone maghrébine et subsaharienne, elle met également en scène des formes de compromission et/ou de résignation, comme dans Verre Cassé (2005) ou Petit Piment (2015) d’Alain Mabanckou.

Enfin, s’arracher à la violence symbolique fut l’objectif du courant de l’Écriture-femme, illustré par Monique Wittig (L’Opoponax, 1964) ou Hélène Cixous. Depuis, les nouvelles formes de la domination masculine ont été explorées par les écrivaines contemporaines dans des genres différents, du récit autobiographique d’Annie Ernaux (La Femme gelée, 1981) à l’essai de Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006), en passant par le roman. Dans Celle que vous croyez (2017), Camille Laurens projette sa narratrice de déposition judiciaire en entretien thérapeutique, en passant par la présentation de soi sur les réseaux sociaux. Elle interroge ainsi la production de récits de soi et l’élaboration de la subjectivité féminine, dans leur interaction avec des dispositifs institutionnels et communicationnels qui laissent plus ou moins de place au subterfuge, seule arme des dominé-e-s. 

La littérature est capable de redoubler la violence symbolique en légitimant la vision du monde dominante. Elle a aussi le pouvoir d’en révéler les rouages et d’en saper les fondements.

Gisèle Sapiro