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Chronique
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Prix littéraires #1 : Les Prépondérants, 2084

Comme tous les ans, la saison de la rentrée littéraire se termine avec la remise des différents prix qui ne manquent jamais de faire parler. Souvent contestés, notamment pour leur tendance à se concentrer sur des romans déjà en vue et des éditeurs influents, mais aussi certaines années pour la rareté des romans lauréats écrits par des femmes, ces prix restent cependant des jalons essentiels pour se repérer dans la production foisonnante de cette période de l'année... Et pour préparer les fêtes de fin d'année.  
Mais faut-il s'y fier ? Cette semaine, nous nous intéressons aux deux romans primés ex-aequo par l'Académie Française, les Prépondérants d'Hédi Kaddour et 2084, la fin du monde de Boualem Sansal. 
Les Prépondérants - couverture
A la BPI, niveau 3, 840"19" KADD 4 PR

Les Prépondérants

De quoi ça parle ?
Les Prépondérants tient son titre du cercle de colons français influents qui exercent leur autorité sur Nahbès, une petite ville imaginaire du nord de la Tunisie. Dans les années 20, la hiérarchie de la société coloniale se voit bouleversée par le tournage d’un film hollywoodien, et par l’arrivée de stars américaines aux moeurs bien plus libérées que celles des locaux. Une petite révolution qui ébranle les certitudes de Raouf, un jeune homme brillant qui fait son éducation sentimentale et sociale au contact de l'envoûtante Kathryn Bishop. 

Pourquoi ce prix ?
Parce que les Prépondérants est un des ouvrages les plus hautement romanesques de cette rentrée. Grande fresque dépeignant la société coloniale, Les Prépondérants regorge de drames familiaux et d’histoires d’amour contrariées sur un fond politique, un cocktail savamment équilibré qui en faisait un candidat idéal pour les prix de l’automne.

Est-ce bien raisonnable ?
A quelques exceptions près, le Grand Prix du Roman de l’Académie Française n’est pas la récompense la plus réputée pour ses choix aventureux ou originaux. Ici, c’est un roman d’une facture extrêmement classique qui est couronné, un roman qui oscille entre le naturalisme et le drame bourgeois. Il manque à Hédi Kaddour une pointe d’audace pour transformer l’essai, car les Prépondérants s’enlise parfois dans des trames convenues et peine à captiver sur la longueur.

​Faut-il l’offrir à Noël ?
Eventuellement, à quiconque aime se perdre dans d'amples romans aux personnages attachants et au contexte historique intelligemment brossé, et à ceux pour qui la littérature contemporaine s'arrête à Albert Camus. Sinon, jouez l'originalité avec un recueil de poèmes d'Hédi Kaddour : avant de publier Waltenberg, son premier roman, en 2005, Kaddour était en effet surtout connu comme poète. Une partie de son oeuvre à redécouvrir. 

 


2084, la fin du monde

2084 - couverture
A la Bpi, niveau 3, 846.1 SANS 4 DE

De quoi ça parle ?
Comme son titre l’indique, 2084 est un roman d’anticipation largement inspiré de 1984 de George Orwell. On y retrouve une société totalitaire dont la particularité, par rapport à celle de Big Brother, est d’être fondée sur une religion largement inspirée par l’Islam. Le lecteur y suit les pérégrinations d’Ati, qui se pose quelques questions sur la légitimité du gouvernement de l’Abistan et sur la pensée unique qu’il impose à ses citoyens.

Pourquoi ce prix ?
Parce qu’il semblait impossible de passer à côté : dès le début de la saison des prix, 2084 s’est retrouvé dans la plupart des sélections les plus prestigieuses. Les jurés du Goncourt, de l’Académie Française, du Fémina, du Renaudot, du Médicis, de l’Interallié et du Flore ont tous tenu à le faire figurer dans leurs listes. Un raz-de-marée exceptionnel qui aboutit logiquement à la très haute récompense qu’est le Grand Prix du Roman de l’Académie Française.

Est-ce bien raisonnable ?
Le courage de Boualem Sansal, dont les oeuvres sont censurées en Algérie où il continue cependant de résider, méritait bien d’être salué : 2084 est une oeuvre sans concession, qui ne peut que créer de l’agitation. Pour autant, Sansal a bien du mal à se hisser à la hauteur du modèle orwellien : la description par trop didactique de l’Abistan et le manque de subtilité de la satire finissent par grever les quelques bonnes idées qui le démarquent de 1984, et 2084 se révèle être au bout du compte un pur roman de circonstances dont la postérité semble plutôt improbable.

Faut-il l’offrir à Noël ?
Si vous tenez vraiment à susciter des discussions houleuses au moment de l’ouverture des cadeaux, offrez plutôt Soumission de Michel Houellebecq, qui sur un sujet proche offrait une réflexion intéressante, avec plus de recul, sur la place du sacré dans notre société moderne. Si vous préférez rester plus consensuel, optez pour un des romans précédents de Boualem Sansal, comme Le Serment des barbares, dont le propos radical et la violence latente étaient contrebalancés par une poésie douce-amère. 
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