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Témoignage
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68 se fait entendre : Nous irons jusqu'au bout

Témoignages, ambiances de grève, discours, slogans… : de nombreux documentaires tournés à la fin des années soixante donnent à entendre autant qu’à voir les luttes sociales de l’époque. Au même moment, les cinéastes documentaristes font évoluer les rapports entre sons et images. Le ton ou la disparition d’une voix-off, le montage et le mixage des discours, les personnes interrogées, tous ces choix constituent pour eux des partis pris politiques autant qu’esthétiques.
Balises attire votre oreille sur quelques extraits sonores issus de films projetés lors du cycle À l’œuvre. Être(s) au travail organisé par la Cinémathèque du documentaire. Ces séquences racontent les espoirs, les luttes, la violence et la désillusion qui fondent les révoltes ouvrières et étudiantes avant, pendant, et au lendemain de mai 68.
Le collectif Torr E Benn réalise en 1973 Nous irons jusqu'au bout (les Kaolins de Plémet), aux côtés d'ouvriers grévistes bretons. L'un des réalisateurs et monteur du film, Jean-Louis Le Tacon, évoque pour Balises une des dernières séquences du film : les grévistes y mettent au vote la reprise du travail...
Un drepeau breton et un drapeau rouge côte à côte
Nous irons jusqu'au bout (les Kaolins de Plémet), Torr E Benn, 1973

 

« "Torr E Benn" signifie "casse-leur la tête !" et était le cri de ralliement des paysans bretons révoltés en 1675 contre l'aristocratie et le Roi Soleil. Les films du collectif ont été le fait de cinéastes amateurs tournant sur le sol breton en super 8mm et se liant au plus près avec les ouvriers et ouvrières en grève (Joint-Français à Saint-Brieuc, Kaolins à Plémet, Big Dutchman à Saint-Careuc) puis avec les paysans et paysannes de la "Guerre du Lait", avec ceux du Larzac opposés à l'extension du camp militaire, et avec les gens de Bretagne refusant lors d’une fête-lutte l’accaparement des rives de la Sarre près de Pontivy par le riche acquéreur d’un moulin.
Il s'agissait pour eux de permettre une expression directe des Bretons basculant dans la révolte en dehors des cadres syndicaux, politiques, confessionnels, et aussi à distance des normes de la communication et du cinéma professionnel.

Ces activistes de la pellicule étaient animés par une fièvre gauchiste. Les ouvriers et paysans bretons inventaient en 1972 leur mai 68. Ces drôles de cinéastes créaient les Actualités Filmées Populaires, élaboraient les chroniques de ces luttes mémorables : un vent d'ouest revigorait les esprits et les corps dans une ambiance festive, conviviale, solidaire et néanmoins radicale, particulière à la Bretagne. 
Tout en s'inspirant du "Ciné-oeil" soviétique impulsé par le réalisateur Dziga Vertov, Torr E Benn préconisait de créer autant de cercles d'agitateurs filmiques que de cercles de danses et de sonneurs (Bagadou, Kevrenn) et de multiplier à l'infini les soirées de "Skeuden hag Krampouez Gant Chouchen" (Soirées Images et Crêpes accompagnées d'Hydromel), un renouveau des Grandes Fêtes de Nuit (Fest Noz Vras).

Je faisais donc partie de ces agitateurs par le cinéma. J’apprenais sur le tas. Je filmais avec une caméra Minolta achetée dans une grande surface. Je chapardais systématiquement les pellicules Kodachrome 40 dans ce même magasin avant de partir en tournage. Prises de son et prises d’images étaient complètement séparées. Un compère ou une comparse enregistrait tout ce qui était possible avec un magnétophone Uher à bande lisse 6,25.
J’étais en immersion au sein des grévistes. Pour eux, j’étais un allié et ils me défendaient en cas de souci avec la police. Quand j'étais absent, je leur laissais la caméra, ou d’autres compagnons de Torr E Benn prenaient la relève. La caméra devenait une arme. Le fait de se savoir filmées incitait les personnes à des passages à l’acte débordant les rituels syndicaux.
En revanche, au montage, j’opérais seul. Je rassemblais films, photos, sons, et j’organisais le tout d’une façon chronologique. Neuf semaines de grève avec toutes ses péripéties. L’optique était de transmettre l’enthousiasme combatif, l’élan irrépressible de ces ouvriers et ouvrières d’une zone rurale pour faire aboutir leurs revendications, et pour briser l’oppression.

Jean-Louis Le Tacon en 1973 parle devant un micro
Jean-Louis Le Tacon, 1973

Écouter l'extrait de Nous irons jusqu'au bout (les Kaolins de Plémet) : 

 



Cet extrait sonore de la fin du film annonce le deuxième vote où les ouvriers et ouvrières doivent se prononcer sur l’acceptation ou non du protocole d’accords entre parties belligérantes. C’est un moment de tension énorme car une grève est d’abord une fête et personne ne souhaite reprendre le chemin de  la  "tôle". Un premier vote s’était déjà soldé par le refus des accords patron/syndicat.
Le son est constitué d’une voix-off, un récit que j’ai écrit et que j’ai prononcé moi-même. Il est évident que ce texte prend parti pour les ouvriers et ouvrières jusqu’au-boutistes. À l’image, on voit les grévistes assiéger le bureau du patron, monsieur Perret. Avec un téléobjectif, la caméra parvient à filmer la gueule du patron qui croyait l‘affaire réglée et était tout bonnement assis à son bureau. À ce moment, je prête ma voix au patron et je lui fais dire : "je vous croyais déjà au travail". J’introduis donc un élément de dialogue fictionnel. Ce petit mot teinté d’humour rompt le débit du commentaire, introduit un peu de drôlerie qui égratigne le patron, personnage désagréable.
Puis l’on voit Perret accompagné d’un gendarme. La présence des gendarmes et des CRS est récurrente. Durant le filmage de cette grève, j’ai moi-même reçu la visite à mon domicile des renseignements généraux, qui me soupçonnaient d’espionnage industriel (sic!) dans l’usine des Kaolins de Plémet. Bref, le travail filmique ne passait pas inaperçu.

On aborde la dernière scène du film, le deuxième vote dans le foyer municipal de Plémet. Pas de chant ("les ouvriers de Plémet disent merde à Perret"), pas de tapage en frappant sur des fûts autour de la maison du propriétaire de l’usine, pas de mots d’ordre scandés ("nous irons jusqu’au bout"), mais des grévistes (plus pour longtemps !) muets, assis sur des chaises alignées, écoutant le permanent départemental CFDT Jean Le Faucheur.
Il n’y a pas de son direct de sa voix mais un résumé de ses propos dans mon propre récit. Mon texte stigmatise nettement la volonté du permanent de pousser à l’acceptation du protocole et à la reprise du travail. Et c’est le vote. À l’image, chaque ouvrier et ouvrière va déposer son bulletin, choisi dans le secret de l’isoloir. Au son, ma voix donne ce bref élément de dialogue : "a voté… a voté… a voté…", soulignant que chacun se retrouve désormais séparé des autres. Un intertitre, mode d’expression courant des films d’agitation-propagande, annonce que le "oui" aux accords et à la reprise l’emporte.   

 

Un ouvrier met un bulletin dans l'urne
Nous irons jusqu'au bout (les Kaolins de Plémet), Torr E Benn, 1973

Le texte a été écrit au présent de l’indicatif car il accompagne l’image des faits qui apparaissent sous les yeux du spectateur. En revanche, je m’interroge aujourd’hui sur la posture de cette voix-off – la mienne. D’où m’exprimais-je, comment est-ce que je me postais pour élaborer ce texte ?
J’accepte aisément le ton du récit qui permet de raconter ces moments de ruptures que constitue une grève. Mais dans mon texte se glissent des jugements hautains qui proviennent de mon appartenance à la Gauche Prolétarienne (la Cause du peuple). Ainsi je me permettais de me poser en arbitre entre les grévistes spontanés, les appareils syndicaux, les organisations patronales, les appareils de répression policiers. 
Ces contre-actualités populaires visaient de fait à répandre le virus de la révolte. Elles visaient à montrer in situ la rencontre des luttes ouvrières et paysannes avec le mouvement breton. D’ailleurs, le film se termine avec de joyeux plans de manifestations accompagnés par une musique de danse bretonne endiablée.

Par la suite j’ai perdu la foi révolutionnaire et j’ai tenté un autre cinéma. Mais cela est une toute autre histoire. »

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