Interview
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Documentaire chilien, la mémoire à vif

Manifestation au Chili avant le coup d'État
Patricio Guzman, La Bataille du Chili © Patricio Guzmán, Chris Marker, Atacama Productions, ICAIC - Instituto Cubano de Arte e Industria Cinematográficos, 1975
Le cinéma documentaire prend son essor au Chili dans les années soixante en s’emparant de sujets sociaux. Malgré la dictature d’Augusto Pinochet, l’engagement des documentaristes a persisté. Pour Tiziana Panizza, réalisatrice et professeure à l’Université du Chili, filmer les manifestations qui se déroulent depuis octobre 2019 s’inscrit dans cette histoire politique. Elle l'explique à Balises, alors que la Cinémathèque du documentaire à la Bpi consacre un cycle aux documentaires chiliens à l'automne 2020.

Comment naît le cinéma documentaire au Chili ?

Le genre documentaire apparaît en même temps que le cinéma au début du 20e siècle. D'abord institutionnel, le genre se tourne dans les années soixante vers des sujets sociaux et locaux. À cette période, le cinéma latino-américain avec Gaubler Rocha au Brésil ou Jorge Sanjinés en Bolivie parle de l'artisanat, des ouvriers, des peuples amérindiens… Les sujets sont diversifiés mais valorisent ce qui est latino-américain et critiquent le colonialisme et l'impérialisme. Le cinéma chilien accompagne cette lutte pour l’égalité alors que le pays avance vers le socialisme de Salvador Allende.

Dans les années cinquante, les films hollywoodiens et les mélodrames mexicains, argentins et chiliens occupent tous les écrans. Au sein de l'Université du Chili et de La Católica, l’université pontificale catholique du Chili, des ciné-clubs se forment donc. En 1957, Sergio Bravo et Pedro Chaskel fondent le Centre de cinéma expérimental de l’Université du Chili et commencent à organiser des projections. C’est aussi un centre de production au fort engagement politique et artistique. La Católica fonde, elle, l'Institut filmique, un centre de formation cinématographique.

Quelles ont été les conséquences du coup d'État de 1973 pour les cinéastes ?

De nombreux documentaristes se sont exilés, d’autres ont été torturés, exécutés ou ont disparu. Plusieurs films ont été perdus ou cachés. L’Europe a accueilli des cinéastes et protégé la production et le patrimoine contre la dictature. Par exemple, les rushes de La Bataille du Chili de Patricio Guzman (1973) ont voyagé entre Cuba et la Suède pour que Pedro Chaskel finisse le montage. Ce film montre ce qui s'est passé au Chili sous la présidence d'Allende et jusqu'au coup d'État.

Sur place, les cinéastes risquaient leur vie en tournant et ont donc produit peu de films. Ignacio Agüero a réalisé No Olvidar en 1982 sur une fosse commune clandestine dans la campagne chilienne, mais il a dû signer sous le pseudonyme de Pedro Meneses. Puis des journaux filmés clandestins commencent à apparaître, comme Teleanálisis.
 
Affiche du festival franco-chilien d'art vidéo 1986
Affiche du sixième « Festival franco-chileno de videoarte », 1986

De quelle manière le cinéma documentaire participe-t-il à écrire l'histoire du pays ?

La tradition documentaire s’est maintenue malgré la dictature et le silence. L'apparition du format vidéo dans les années quatre-vingt a provoqué l'arrivée de la caméra dans les milieux moins favorisés et des collectifs de vidéo alternatifs politiquement engagés se sont constitués.

Dans les dernières années de la dictature, le black-out culturel a également commencé à se dissiper grâce au « Festival franco-chileno de videoarte » organisé par le consulat français. De nombreux documentaires y ont été diffusés car, à l’époque, il n’y avait pas de festivals de cinéma au Chili. Les films venaient de France mais aussi du Chili et beaucoup évoquaient la dictature par le prisme de l’art vidéo. Par exemple, des extraits de Teleanálisis ont été projetés.
Ce festival a rassemblé les jeunes cinéastes des années quatre-vingt, qui ont ensuite enseigné dans les écoles de journalisme, puisqu’il n’existait pas d’école de cinéma. Plusieurs de leurs étudiants, dont moi-même, sont devenus documentaristes dans les années quatre-vingt-dix.

Avec la fin de la dictature en 1990, on pensait que la télévision deviendrait libre, mais ça n'est jamais arrivé. Le cinéma documentaire a donc commencé à relire le passé récent et s’est mêlé à l’histoire ou l’anthropologie pour révéler ce qui s’était passé pendant la dictature et réclamer justice. Aujourd'hui, la nouvelle génération documentaire se forme dans des écoles de cinéma et accorde une place importante à l’histoire. Mes étudiants suivent une formation sur le patrimoine cinématographique du pays avec le coordinateur de la cinémathèque de l’Université du Chili, Luis Horta. Ils savent que l’université même où ils étudient est pionnière dans l'histoire du documentaire chilien.

Comment les cinéastes chiliens abordent-ils les événements sociaux qui ont débuté le 18 octobre 2019 ?

La première impulsion a été de sortir dans la rue pour enregistrer ce qui se passait car la télévision inspire toujours une grande méfiance. Le téléphone portable est devenu une arme qui filme la répression policière et permet d’étayer les plaintes pour violations des droits humains. Nous sommes encore marqués par la dictature et nous ne pouvions pas croire que cette répression recommence.

Le Président Piñera a dit à la télévision qu’il serait en guerre contre les manifestants et cela nous a poussé, dans un élan collectif, à nous ranger d’un seul et même côté. Des collectifs de cinéastes se sont formés et ont commencé à s’entraider pour couvrir davantage de régions et de situations. De son côté, le festival de cinéma documentaire de Santiago, le FIDOCS, a diffusé des œuvres en cours de réalisation ou de simples enregistrements effectués depuis le 18 octobre. Nous avons ainsi pu rencontrer des membres de collectifs et découvrir de quelle manière ils filmaient et où ils se déplaçaient.

Nous manquons encore de recul face à la quantité d’images. Que filmer alors que tout a déjà été filmé ? Si tout le monde peut filmer, que filme un cinéaste documentaire ? Il y a une urgence, il faut en rendre compte. Mais il faut aussi se poser la question : qu’est-il en train d’arriver ? Et une fois l’urgence passée, que filmer ? Cette révolution en cours réveille les cinéastes. Il en va de même pour la poésie, la littérature, la musique. C’est une période intéressante.

Traduction depuis l’espagnol par Claudia León et Sol Sánchez-Dehesa Galán
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