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Johan van der Keuken, par Serge Toubiana

Ancien directeur de la Cinémathèque Française, Serge Toubiana a également été le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma durant de nombreuses années. Promoteur précoce et permanent de l’œuvre de Johan van der Keuken, il décrit pour nous l’acuité du regard d’un artiste complet, particulièrement sensible aux mouvements du monde.
Photographie de L'Enfant aveugle
L'Enfant aveugle de Johan van der Keuken © Nosh van der Lely
J’ai découvert le travail de Johan van der Keuken à la fin des années soixante-dix, lorsque j’étais critique aux Cahiers du cinéma. Le premier à avoir évoqué ses films, c’est Serge Daney, qui avait écrit sur Le Printemps, en avril 1977. L’année précédente, nous avions programmé son triptyque Nord/Sud – Diary, The White Castle et The New Ice-Age, lors d’une Semaine des Cahiers du cinéma. Par la suite, Jean-Paul Fargier et Alain Bergala ont rendu compte de ses films dans la revue, il y a eu des entretiens, et plus tard, un livre important édité en 1998, grâce à François Albera : Aventures d’un regard, dont Johan était très fier. Il m’avait remercié d’avoir édité ce livre en m’offrant une magni­fique photo qu’il avait faite à New York – elle est accrochée sur un mur chez moi. Au fil des ans, il y a eu une vraie rencontre avec lui et son travail, « le fait incontournable d’une expérience vraie », comme il me l’avait écrit dans sa dédicace du livre.

Ce qui était frappant, c’était la manière qu’avait Johan van der Keuken d’être de plain-pied dans la réalité occidentale et d’avoir compris avant d’autres la crise sociale et morale qui secouait notre continent. Il avait surtout compris, vu et enre­gistré l’interaction entre cette crise occidentale et ses effets sur le reste du monde, son lien avec l’émergence d’autres pays, d’autres cultures et d’autres économies, en Asie, en Amérique latine et en Afrique. On ne parlait pas alors de la « mondialisa­tion », mais lui avait déjà senti et pensé les effets « Monde ». Il s’y était intéressé parce qu’il était un cinéaste-voyageur, un excellent « regardeur », témoin du monde dans lequel il vivait. Son œuvre est donc résolument contemporaine. On ne dira jamais assez à quel point Johan van der Keuken a vu et capté, tel un sismographe, avant d’autres, les soubresauts qui agitent le monde depuis un demi-siècle. Il a vu parce qu’il savait, de manière à la fois instinctive et réfléchie, regarder le monde et les êtres humains, de manière juste et sensible.

Plusieurs de ses films me touchent beaucoup. J’adore L’Enfant aveugle, un film dicté et rythmé par cet adolescent de quatorze ans, aveugle, que Johan van der Keuken filme et suit avec grâce et dont il enregistre la manière de vivre, de sentir, de voir le monde à travers l’ouïe et le corps. J’aime tout particulièrement Amsterdam Global Village, un film sur lequel j’avais écrit un texte dans les Cahiers du cinéma, suivi d’un long entretien avec le réalisateur : « Amsterdam Global Village est d’abord un magnifique film de voyage. Johan van der Keuken laisse déri­ver son regard à la surface du monde. De sa ville d’Amsterdam, il épouse le mouvement, les flux visibles et secrets. Le mouve­ment du film sera donc circulaire et latéral, tour à tour fondé sur des travellings, au fil des canaux ou des rues et sur des cercles de plus en plus larges, qui finissent par donner un sentiment du monde. »
En dehors du cinéma, Johan van der Keuken était aussi passionné par la photographie et le jazz. C’était un artiste complet.


Article initialement paru dans le numéro 25 du magazine de ligne en ligne
 
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