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Interview
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« La masculinité triomphante ne m’intéresse pas »

Un joueur de rugby de dos regarde le ballon qui arrive haut dans le ciel
Beau Joueur, Delphine Gleize © Les productions Balthazar 2019
La réalisatrice Delphine Gleize a filmé pendant un an les joueurs de rugby de l’Aviron bayonnais, alors qu’ils tentent difficilement de se maintenir dans le Top 14. Plutôt que des gestes techniques, Beau Joueur s’attache à montrer des corps vulnérables et des hommes modelés par le doute.
En écho au cycle « Plus vite, plus haut, plus fort. Filmer le sport » proposé par la Cinémathèque du documentaire à la Bpi à l'automne 2019, Delphine Gleize nous parle de sa manière d'approcher et de filmer les joueurs.

Pourquoi avez-vous choisi de réaliser un film documentaire sur le rugby ?

Je ne m’étais jamais dit que je ferais un film sur le rugby, même si j’ai toujours profondément aimé ce sport, que j’ai connu grâce à mon père qui jouait dans une équipe amateur du nord de la France. Au départ, je préparais mon cinquième long métrage de fiction, une histoire d’amour entre un entraîneur et une athlète. Je tenais à rencontrer un coach et j’ai choisi celui de l’Aviron bayonnais, une équipe mythique qui venait de monter en Top 14.

Quand je l’ai vu travailler avec son équipe, j’ai eu un coup de foudre pour ces garçons. Ils formaient un groupe physiquement très disparate, comme dans toutes les équipes, avec des grands et des petits, des gros et des maigres, mais il y avait un supplément d’âme. C’était un moment difficile, car ils venaient de perdre sept matchs d’affilée, mais il y avait quelque chose de généreux. J’avais l’impression d’assister à la marche d’un groupe pour se sortir de l’enlisement. J’ai décidé de mettre de côté mon projet de fiction et je suis restée avec eux.

Comment avez-vous été accueillie en tant que femme dans ce monde très masculin ?

D’emblée, nous avons partagé une valeur importante : la culture du travail. Chaque jour, qu’il vente ou qu’il pleuve, ils voyaient que j’étais là, que je persévérais. Je ne venais pas faire des images, je voulais les regarder, et sentir le fonctionnement du collectif. Il n’y avait pas de place pour le sexisme. Notre langage commun, c’était le respect du labeur, du travail au long cours, et surtout une passion pour le corps au travail.

En tant que femme, mon acceptation a aussi été facilitée par le fait que je sois plus âgée qu’eux. L’effondrement de la superbe, la peur et les pleurs en coulisses, c’est plus simple devant une femme qui n’a pas votre âge ! J’ai néanmoins l’intime conviction que la bienveillance a été centrale, au-delà du clivage masculin/féminin.

Je sais qu’ils étaient inquiets pour moi, parce qu’ils pensaient que je voulais faire un film sur la victoire. Ils ne comprenaient pas mon obstination à filmer des gens qui perdent. Un joueur n’arrêtait pas de me dire : « pourquoi est-ce que tu me filmes alors que je suis moche ? » Je lui répondais : « c’est moi qui décide ce qui est beau » !
 
Trois joueur fatigués en gros plan sur le banc de touche
Beau Joueur, Delphine Gleize © Les productions Balthazar 2019

Pourquoi avoir placé votre caméra si près du corps des joueurs ?

La question du corps éprouvé, meurtri, traverse tous mes films. Ici, je voulais faire ressentir le décalage entre la masse et la fragilité. Dans les vestiaires, les joueurs sont malades avant chaque début de match. Une fois sur le terrain, ils n’ont pas peur d’avoir mal, de saigner, de finir en fauteuil roulant. Le corps a beau être maîtrisé, camphré, protéiné, il s’effrite dès lors que le joueur craint de ne pas être à la hauteur de ses engagements.

Ce qui était intéressant aussi, c’est que c’était des corps très emballés. J’aimais beaucoup le rituel des bandes de strapping, la musique du scotch, le capitaine qui arrive soudain les bras entièrement recouverts, comme un gladiateur. C’est fascinant, parce qu’on dépasse l’utilité sportive de la protection : c’est mental, c’est un costume.

Au fond, ce n’est pas tant le sport qui vous intéresse que les hommes…

Absolument. Je ne voulais pas faire un film technique, c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai choisi de ne pas montrer les matchs. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi cet homme, qui rentre chez lui le dimanche après avoir perdu, c’est vous et moi. Je voulais faire un film à hauteur d’homme, pas à hauteur de héros. La masculinité triomphante ne m’intéresse pas. J’ai filmé des hommes qui cherchent en eux-mêmes comment tenir, alors qu’ils enchaînent les échecs, alors que tout le monde croit qu’ils vont abandonner. La longueur du film et la répétition des scènes d’avant et d’après match servent cette idée.

Comment les joueurs ont-ils reçu le film ?

Ils l’ont reçu très intensément. Les images des vestiaires au moment des compétitions, les scores qui s’affichent sobrement à l’écran, c’est plus fort que n’importe quel ralenti de jeu. Ils savaient que la saison avait été un enfer ; mais, en voyant les images, ils ont pris conscience de la violence de ce qu’ils avaient vécu. C’était très difficile mais ils sont heureux aujourd’hui de venir présenter le film. Ils en parlent comme un objet de mémoire, ce qui me touche parce que c’est ça, le cinéma.

D’ailleurs, quand je les filmais, je me disais : là, vous vous en prenez plein la figure, mais ce n’est pas grave, quand vous verrez le film, vous verrez que vous avez quasiment tout gagné.


Retrouvez tout le programme du cycle « Plus vite, plus haut, plus fort. Filmer le sport » sur https://cinemathequedudocumentairebpi.fr/
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rugby
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