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Portraits ambivalents du pouvoir

Filmer une figure du pouvoir est un exercice délicat qui peut vite tourner à l'opération de communication ou à la caricature. À travers trois documentaires projetés dans la programmation « Face-à-face avec le pouvoir » du festival « Cinéma du réel 2020 », interrogeons-nous sur la relation lucide de réalisateurs avec le sujet de leur film.
Le point de vue d'un documentariste est nécessairement influencé par la proximité et la fréquence des rapports qu'il entretient avec celui qu'il filme. Un portrait humain se dessine derrière le personnage public et une autre facette, réelle ou façonnée, émerge. Ces nouveaux éléments peuvent-ils modifier l'opinion du documentariste ? Peuvent-ils influencer le propos initial ou faire osciller le cinéaste entre haine et sympathie, entre complicité et professionalisme ?  Avi Mograbi, Omar Amiralay et Jean-Stéphane Bron se sont confrontés à des personnages de pouvoir sulfureux et ont vécu ce rapport ambivalent qu'ils ont questionné au travers de leur film.

Avi Mograbi, entre émotions et confession

affiche, le réalisateur et Ariel Sharon
Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, Avi Mograbi, 1997, Avi Mograbi productions
Le titre du film de l'Israélien Avi Mograbi, Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997) résume d’emblée la démarche du cinéaste et l'ambiguïté de sa relation émotionnelle et intellectuelle avec le sujet de son documentaire.

Dès les premières images, il explique que ce tournage est censé le délivrer du poids de la peur et de la répulsion qu’il éprouve pour Ariel Sharon, alors député à la Knesset en campagne pour sa réélection, mais lui a échappé. Cette obsession lui a même coûté son mariage ! Il présente ainsi une démarche très personnelle dans laquelle les sentiments l'emportent sur l'objectivité. Avi Mograbi, qui pensait que ses fortes convictions politiques le protégeraient et nuiraient peut-être à la sincérité de ses rapports avec Ariel Sharon, se surprend à l’apprécier et le trouver sympathique. Pourtant, leur relation débute mal puisque les efforts du documentariste pour obtenir l’autorisation de suivre la campagne de l’homme politique n’aboutissent pas. Il décide donc de le suivre malgré tout et s’impose peu à peu dans l'entourage d'Ariel Sharon. Une complicité s’installe et leurs conversations deviennent plus amicales que politiques.

Avi Mogravi témoigne de ses rapports ambigus et s’interroge sur d'éventuels impacts positifs de son film sur la campagne de son adversaire politique. Sa femme Tammi est, hors caméra, sa première confidente et conseillère. Le spectateur est le second. Avi Mograbi s’adresse directement à lui dans des scènes face caméra qui ponctuent le film. Il fait part des avancées du film, mais aussi de ses doutes.
 

Omar Amiralay, duel à Beyrouth

Dans L’Homme aux semelles d’or (2000), Omar Amiralay fait le portrait à charge de Rafiq Hariri au moment où celui-ci revient en politique et vise le poste de chef du gouvernement libanais.

Homme politique ou homme d’affaire ? Une partie de la réponse est dans le titre : les semelles de Rafiq Harari sont en or et ne sont jamais souillées par la poussière de la rue, mais plutôt lustrées par les déplacements sur les épaisses moquettes de ses bureaux. Omar Amiralay filme cet homme contesté avec l’idée de montrer sa distance avec les intérêts du peuple et sa proximité avec les milieux d’affaires. En voix off ou avec des images d'archives, il dresse le bilan de sa politique et évoque son rapport à l'argent, tout en le filmant et en s'entretenant avec lui.

Mais Rafiq Harari est méfiant et ne baisse jamais la garde. Il connaît les positions du cinéaste et ne s’instaure entre eux qu’un petit jeu de séduction, aux accents de sincérité, dans lequel l’homme politique se compose une image d’homme de goût, d’humaniste et d’intellectuel. Hariri fabrique sa vérité.

Finalement, les images qui servent le mieux l'objectif du cinéaste, sont celles prises du poste d'observateur, sans commentaires. Hariri introduit ses visiteurs dans son bureau pour des conversations à l’abri de lourdes portes de bois, jetant un regard soupçonneux dans le couloir pour localiser la caméra. Une caméra fixe capte les visiteurs attendant ou déambulant dans de longs couloirs luxueux. Hariri raccompagne la mère du cinéaste en lançant une petite plaisanterie qui se veut complice : « Il m’embête votre fils, vous savez…» Le cinéaste tente de prendre une certaine distance avec son sujet : en entretien, les plans sont larges, replaçant l’homme dans les ors du décor, par exemple. Mais, de l’aveu d’Omar Amiralay, le film avance sans lui, car Harari mène le jeu et le documentariste peine étonnamment à reprendre la main.

Jean-Stéphane Bron, enquête derrière la façade politique

affiche du film
L'Experience blocher, Jean-Stéphane Bron, 2013, Les Films du Losange.
Dans L'Expérience Blocher (2013), le cinéaste suisse s’attaque à tout un pan de l’histoire récente de son pays à travers le portrait du controversé Christoph Blocher, leader de l’Union démocratique du Centre (UDC) dans L’Expérience blocher (2013). Mais comment filmer ce politique qui contrôle en permanence son image et ses propos et qui peut retourner la parole à son avantage ?

Le cinéaste adopte un rôle d’observateur, d’« embedded » dans le langage journalistique, et filme Blocher dans ses déplacements, notamment dans sa voiture, qui fait office de bureau ambulant et de confessionnal. Il montre également Blocher dans les réceptions, tout sourire, ou en toute intimité dans sa luxueuse maison donnant sur la campagne suisse.
Jean-Stéphane Bron choisit de livrer deux facettes : celle jouée par l’homme public, parfois traversée de confessions ou d’images sincères prises sur le vif, et une version plus personnelle et subjective construite à partir d’images d’archives et de rappels historiques, commentée librement en voix off, en s’adressant à Christoph Blocher. Les images d’archives viennent ponctuer le discours du cinéaste et contrastent avec l’image construite par le politicien. Jean-Stéphane Bron donne corps aux rêves et aux souvenirs, ajoute des élements et des techniques de fiction à son documentaire. Derrière l’ascension de Blocher, se dessinent l’histoire du pays et sa part d’ombre. 
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