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Detroit 1967

Dans le film Detroit, Kathryn Bigelow revient sur les gigantesques émeutes qui ont secoué la ville du 23 au 27 juillet 1967. Cinquante ans après, dans un contexte de recrudescence des tensions xénophobes, retour sur ces cinq jours qui résonnent par leur actualité.
Les émeutes de Détroit de juillet 1967, également appelées émeutes de la 12e rue, demeurent à ce jour, avec celles de Los Angeles en 1992, les plus destructrices de l'histoire des États-Unis. Le bilan est très lourd : 43 morts, 2 509 bâtiments détruits et/ou pillés sur plus de 100 km2 (près du quart de la mégapole), 7 231 arrestations et 500 millions de dollars de dégâts. La diffusion en boucle des images de dévastation à la télévision a contribué à l'époque à renforcer les crispations entre les populations blanche et afro-américaine.
Pour comprendre l'origine de ces violences, il faut se souvenir de ce qu'écrivait Martin Luther King dans le New York Times du 1er août 1967 : "dans le cas présent, les émeutes ne sont pas un phénomène mais un mélange imbriqué de tendances diverses".

Le contexte


Capitale mondiale de l'industrie automobile, Détroit, surnommée Motor City, est réputée pour être l'une des villes les moins racistes des États-Unis. Dès les années 1900, elle accueille les flux d'Afro-Américains venus des plantations du Sud pour travailler dans les usines automobiles, notamment Ford. En 1967, comme l'illustrent Freedom : une histoire photographique des Noirs américains et Detroit Almanac : 300 years of life in the Motor City, la ville est l'un des bastions nationaux du syndicalisme et de la lutte pour les droits civiques. Martin Luther King y prononce pour la première fois son célèbre discours I have a dream le 23 juin 1963.
Les salaires étant supérieurs à ceux du reste du pays, une classe moyenne et une bourgeoisie afro-américaines se développent. Le journaliste Stuart Cosgrove rappelle dans Detroit *67 : the year that changed soul qu'à l'époque, la musique soul du label Motown, situé à quelques centaines de mètres de la 12e  rue, réussit ce qu'aucune politique du pays n'a réalisé : faire chanter, danser et imaginer ensemble les jeunesses américaines. Mais la musique peut aussi soulever les âmes, ainsi le tube Dancing in the street (1964) de Martha and the Vandellas, a souvent été compris comme un appel aux manifestations.

Cependant, dans les années 1960, la situation se dégrade. Suite aux premières délocalisations des usines automobiles, le travail se raréfie. Occupant souvent les postes les moins qualifiés, les Afro-Américains sont les premiers touchés par le chômage de masse. Celui-ci est d’autant plus important que la population de Détroit ne cesse d'augmenter. On compte près d'1,7 million d'habitants à l'été 1967.

Par ailleurs, la mégapole, où en 1941 le mur du eight mile a été construit pour séparer les Blancs des Noirs, demeure un lieu de ségrégation spatiale. Les Afro-Américains habitent le centre-ville mais accèdent difficilement à la propriété foncière. Les Blancs migrent toujours davantage vers les périphéries concentrant infrastructures et bassins d'emploi. Au cours de l'été 1967, une rénovation de la 12e rue casse les dynamiques sociales du quartier. Les esprits sont d'autant plus échauffés que, depuis quelques semaines, le pays est secoué par plus de 160 émeutes liées à la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains, Latino-Américains et Amérindiens, et à la guerre du Viêt Nam.
 
garde national guettant les snipers
Le garde national Gary Ciko, de la ville de Hamtramck, guette les snipers lors de l'incendie des immeubles de Linwood Street, Detroit, Michigan, juillet 1967. Photographie de Tony Spina. MMXVII, Walter P. Rheuter Library, Archives of labor and urban affairs, Wayne State Library. Tous droits réservés.

Les faits


Au petit matin du dimanche 23 juillet 1967, la police municipale effectue une descente dans un bar clandestin du quartier afro-américain de la 12e rue. Plus de 80 personnes y fêtent le retour de deux anciens combattants de la Guerre du Viêt Nam. Les policiers procèdent à l'arrestation de toutes les personnes présentes. Une foule en colère s'agglutine devant le bar. Premiers jets de pierre, premiers pillages des boutiques du secteur.

Malgré les appels au calme de personnalités locales, les affrontements armés entre la police et les émeutiers commencent. Les pillages et tirs de snipers se multiplient, les incendies se propagent avec une telle virulence que, dès la soirée du lundi 24, les 1 000 policiers municipaux aidés de 800 policiers fédéraux et de 1 200 militaires de la Garde Nationale sont débordés. Les pompiers sont pris pour cibles. Dans la soirée, le gouverneur du Michigan George W. Romney déclare l'état d'insurrection (Insurrection Act), permettant ainsi au président des États-Unis, Lyndon Johnson, d'envoyer les 5 000 soldats de deux divisions aéroportées de l'armée. Leurs chars et mitrailleuses lourdes se déploient dans la mégapole quelques heures plus tard.

De nombreux témoignages signalent que les pillages et incendies touchèrent indistinctement les boutiques tenues par des Noirs, des Blancs et dans une moindre mesure, les Asiatiques. L'historien Hubert Locke, dans son ouvrage The Detroit Riot of 1967, voit ainsi ces violences comme la revanche éphémère d'une classe socio-économique sur une autre : les boutiques sont pillées parce qu'elles pratiquent des prix prohibitifs à l'égard de populations modestes.
 
soldat de la garde nationale tient en joue les suspects
Un officier de la police de Détroit (hors champs) se prépare à arrêter quatre hommes afro-américains, Détroit, Michigan, juillet 1967. Au premier plan, un soldat de la Garde Nationale tient en joue les suspects. Photographie de Tony Spina. MMXVII, Walter P. Rheuter Library, Archives of labor and urban affairs, Wayne State Library. Tous droits réservés.

Le film


Detroit de Kathryn Bigelow se focalise sur un épisode emblématique de cette histoire : les bavures policières du Motel Algiers. La réalisatrice s'est notamment documentée à la Walter P. Rheuter Library, dépositaire des archives de Détroit et des photographies du journal Detroit Free Press. À l'origine, une provocation. Dans la nuit du 25 au 26 juillet, un adolescent, Carl Cooper, tire avec un pistolet factice depuis une fenêtre du motel en direction des forces de l'ordre. Il est abattu. À la recherche de l'arme qu'ils pensent véritable, les policiers exécutent à bout portant deux autres adolescents afro-américains, puis battent sauvagement et humilient sept autres personnes, dont le chanteur de The Dramatics et deux jeunes femmes blanches. Lors du procès, les policiers seront acquittés.

Dans une Amérique marquée par la recrudescence des violences raciales, le film de Kathryn Bigelow a une résonance particulière. Cinquante ans après, les choses semblent ne pas avoir changé, comme en témoignent les récents événements de Ferguson en 2014, de Charleston et de Baltimore en 2015, et de Charlottesville en 2017.

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