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Chronique
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Autofictions #2 : La Carte des Mendelssohn

L’autofiction met traditionnellement en scène l’intime et, bien généralement, se concentre sur des thèmes familiaux et personnels. Sans qu’une véritable tendance se dégage, plusieurs auteurs se mettent cette année en scène en privilégiant leur rapport à leur propre travail d’écrivain. L’occasion de plonger dans les coulisses de l’écriture, d’une manière parfois vertigineuse.
Couverture La Carte des Mendelssohn
A la Bpi, niveau 3, 841 MEUR 4 CA
Ainsi de Diane Meur, dont le projet initial était d’écrire un roman sur Abraham Mendelssohn, un anonyme qui fut à la fois le fils de Moses Mendelsohn, célèbre philosophe, et le père du non moins célèbre compositeur Felix Mendelssohn. Un projet simple de biographie romanesque sur ce “néant entre deux génies”, qui s’est rapidement mué en une interminable enquête sur plus de 700 membres de la famille Mendelssohn. Diane Meur en tire d’abord une immense carte généalogique, dans laquelle elle se plonge corps et âme, au risque de se perdre et de perdre de vue son roman.

Recomposer un récit à partir des trames disparates que représentent les différentes lignées Mendelssohn est un parcours de longue haleine qui implique, à chaque instant, d’opérer des choix. Dès le premier chapitre, le parcours que nous propose Diane Meur est jonché de questions. La première : comment déterminer un point de départ ? Pourquoi arbitrairement débuter cette histoire avec celle de Moses Mendelssohn, pourquoi ne pas s'intéresser à ses parents, ses grands-parents ? Pourquoi, plus loin, se concentrer sur Franziska Veit, entrée dans les ordres en 1849, ou sur le prénom peu commun d’Enole Biarnez, fille d’un négociant de vin mariée successivement à deux des arrière-petits-fils de Moses ? 

Ces choix appartiennent à l’écrivain, aux hasards qui ont présidé à sa découverte progressive de l’arbre des Mendelssohn, mais aussi à ses obsessions personnelles, conscientes ou non, à son besoin d’injecter de la fiction dans le réel. Diane Meur cherche des brèches, des zones d'ombre dans l’imposant édifice que finit par constituer la Carte ; elles sont pour elle le seul moyen de se réaliser en tant qu’auteure, de ne pas céder face à la masse colossale d’informations accumulées. Ces choix sont la première étape du travail d'écriture, ce qui permet à un matériau brut de se transformer en oeuvre. En se mettant elle-même en scène, Diane Meur nous permet d'entrevoir ce que recouvre ce travail qui a presque à voir avec l'alchimie. 

Plus Diane Meur plonge profondément dans les ramifications de la Carte, plus la question de l’hérédité se dilue. Qu’a à voir un Mendelssohn des année 30 avec Moses, à sept générations de distance ? Rien, ou presque. Au fur et à mesure de l’avancée du récit, le projet romanesque évolue, passant de la chronique familiale au roman-monde, où chaque notice biographique est un éclat d’humanité. Diane Meur, loin de se décourager face à la tâche toujours plus démesurée, ne se départit jamais de son humour et de son talent de conteuse - talent forcément immense pour ne pas perdre le lecteur dans la foule de personnages qui défilent au long des 500 pages de ce récit ambitieux et débridé.
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