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Chronique

Coeur tambour, de Scholastique Mukasonga

Trois ans après son prix Renaudot pour Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga revient en cette rentrée d’hiver avec un nouveau roman qui, tout en mettant à distance le génocide de 1994, moteur principal de l'oeuvre de la romancière, semble y faire constamment allusion.
scholastique mukasonga - coeur tambour - couverture
Un an après la mort de Kitami, chanteuse rwandaise connue dans le monde entier, un journaliste reçoit dans une curieuse valise un manuscrit signé de sa main, dans lequel elle raconte sa jeunesse au Rwanda, jusqu'à sa rencontre avec trois joueurs de tambour qui change son destin. Ce manuscrit poshtume sera le dernier mystère de Kitami, dont les concerts, assimilés par certains à des cérémonies païennes, la voient entrer en transe, comme soudain habitée par l'esprit de l'immense tambour qui ne la quitte jamais, qu'elle a surnommé Ruguani, et qui dit-on était autrefois utilisé dans le cadre de sacrifices rituels.
Ce tambour, à qui elle prête d'importants pouvoirs, sera aussi l'instrument de sa mort puisque - sans que l'on sache s'il s'agit d'un accident, d'un meurtre ou même d'un suicide - Kitami finira écrasée sous son poids, broyée par la masse du tronc d'arbre qui en constitue la caisse.

Cœur tambour est construit selon un classique dispositif à tiroirs : après un "avertissement de l'éditeur" nous est livré le prétendu récit autobiographique de Kitami. Nous rencontrons ainsi la mystérieuse diva avant de connaître l'enfant solitaire et rêveuse ; surtout, la longue introduction du roman nous présente les trois hommes qui uniront leur destin à celui de Kitami : trois joueurs de tambour, que sont Livingstone le Jamaïcain, joueur de tambour nyabinghi, héritier des "nègres marrons", ces esclaves rebelles du 18e siècle ;  Baptiste, qui bat le tambour maké caractéristique du gwoka guadeloupéen ; et James l'Ougandais formé par un vieux maître rwandais.
A eux trois, réunis à New York où naissent après-guerre de nouvelles formes de musique, ils composent un panorama de la diaspora africaine, de ses violentes et douloureuses origines mais aussi des différentes cultures qui en sont nées, soudain réunies autour d'un sentiment d'appartenance commun. Ne manque à leur formation que Kitami, la chanteuse qui en sera le cœur vibrant.

Kitami garde tout au long du roman un pied dans la tradition et un pied dans la modernité, incarnant un monde à la fois déchiré et réconcilié. Le Rawanda que connaît Kitami - qui s'appelle alors Prisca - est encore peuplé de légendes, d'esprits, et de sorcières. La colonisation, malgré tous les dégâts qu'elle a causé, n'a pas aboli la tradition. Les chants populaires notamment, bien qu'ils soient récupérés par les missionnaires catholiques pour en diminuer la charge subversive, restent un fort noyau d'identification. L'art de Kitami consiste alors en une réappropriation de ces symboles culturels dilués, qu'elle va ensuite disséminer par le monde en leur restituant leur force mystique originelle, elle qui a été désignée comme l'héritière de Nyabinghi, la légendaire princesse par qui doit venir la libération. L'écriture puissamment rythmée de Scholastique Mukasonga, toujours pleine de mystérieuses fulgurances, faisait déjà merveille dans ses précédents romans ; elle trouve ici tout son sens, époousant à merveille la complexité envoûtante du personnage de Kitami.

Une grande partie de Cœur tambour se déroule loin du Rwanda, dont sont originaires Scholastique Mukasonga et son héroïne Kitami. Naviguant de New-York à Kingston, de l’Ethiopie à la Guadeloupe, Cœur tambour ne cesse, pourtant, d'y revenir.  
Car même si Scholastique Mukasonga repousse ainsi à la périphérie du roman le génocide des Tutsis, central dans ses précédentes œuvres, il plane à l’horizon tel un nuage noir, et finit par s'incarner dans le funeste présage qu'est la mort de Kitami. "Le malheur, dit-elle, se croit toujours le plus fort mais il ignore qui vient après lui". Le lecteur le sait, le pressent, et c'est aussi grâce à cette intuition du malheur qui l'imprègne que Cœur Tambour parvient à fasciner aussi durablement.
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