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Chronique

Invisibles et remuants, de Nicolas Ancion

Autour d'un scénario de thriller, Invisibles et remuants imagine les prémisses d'une révolution sanglante, sur fond de menace bactériologique. Un roman radical aux problématiques ultra-contemporaines, dans lequel l'écrivain belge Nicolas Ancion parvient pourtant à instiller une certaine légèreté. 
Il y a une lutte des classes, d'accord, mais c'est ma classe, celle des riches, qui mène la guerre.
Et nous sommes en train de la gagner.
Invisibles et remuants - couverture
A la Bpi, 841 ANCI.N 4 IN
Cette citation de Warren Buffet qui ouvre Invisibles et remuants donne le ton : c'est le récit d'une guerre qu'entend faire Nicolas Ancion. De deux guerres, même, de genres tout à fait différents, mais qui donnent à voir deux visages de la modernité.
D'une part, il y a Bruno Wagner, photographe habitué des reportages difficiles, envoyé par un magazine pour faire les portraits d'un groupe d'hommes et de femmes qui, en Espagne, tentent de répondre à l'austérité en imaginant d'autres formes de vivre-ensemble économique. Ils squattent un immense complexe hôtelier abandonné au milieu de sa construction, et rêvent de faire trembler le vieux monde capitaliste.

D'autre part, il y a le colonel Stadtler, engagé dans la lutte contre le terrorisme, qui doit faire face à une menace bactériologique inédite, celle d'un virus de laboratoire extrêmement contagieux et qui se révèle fatal dans la plupart des cas. Entre les deux hommes, guère de points communs mais une série de hasards et de manipulations qui vont les amener à se croiser.

Invisibles et remuants suit un canevas de thriller. Bruno, le photographe, va se retrouver mêlé bien malgré lui à des luttes qui le dépassent largement, qu'il s'agisse de celles de ses correspondants espagnols qui vont bientôt l'entraîner dans une guérilla balbutiante où tous les coups sont permis, des mines anti-personnel sur les terrains de golf aux empoisonnements collectifs dans des pince-fesses huppés, ou celle qui implique des cellules anti-terroristes du monde entier.

Le scénario de Nicolas Ancion est plutôt bien huilé, même si le versant concernant la menace biologique semble un peu moins crédible, car les effets et l'origine du super-virus le font parfois s'approcher dangereusement d'un film de série B.

Cela pourrait être un défaut gênant, mais cet air de série d'action un peu outrée permet en réalité au roman de respirer. Car le reste du récit d'Ancion est extrêmement chargé, saturé de personnages qui représentent tous les visages de la crise et de ses effets, et porteur d'un message politique radical. On croise Ivana, jeune femme venue d'Europe de l'Est, qui pensait trouver en Espagne une nouvelle vie mais qui se retrouve piégée dans un réseau de prostitution, Maria, mère célibataire au chômage qui rassemble sa rage pour écrire un manifeste fondateur d’une nouvelle lutte des classes. Il faut bien équilibrer un récit aussi pesant ; Nicolas Ancion y parvient et fait preuve d'un doigté notable, ménageant régulièrement, en jouant avec les codes du thriller, des trous d'airs qui permettent de prendre le recul nécessaire face à cette fable politique brûlante.
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