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Chronique

La Grande Panne, d'Hadrien Klent

Satire de la pantomime du pouvoir aussi bien que de notre propre passivité face à l’Histoire en train de se faire, la Grande Panne, second roman d’Hadrien Klent, instille son humour grinçant dans un scénario-catastrophe.
La Grande Panne - couv - klent
A la Bpi, 840"20" KLEN 4 GR
Suite à l’explosion d’une mine de graphite en Italie et à la propagation d’un nuage qui peut potentiellement provoquer de vastes incendies au contact de lignes à haute tension, le gouvernement français décide de provoquer une coupure de courant à l’échelle du pays entier. Seule l’Île de Sein, entièrement indépendante du continent en matière énergétique, sera épargnée. C’est là que se réunira une importante cellule de crise gouvernementale, agglomérée autour du Président de la République et de ses principaux conseillers, au grand dam des Sénans quelque peu bousculés dans leurs tranquilles habitudes.

La Grande Panne se concentre essentiellement sur cette cellule de crise quasiment impuissante, convoquée surtout pour donner une bonne image du gouvernement affrontant l’adversité. On croisera également quelques protagonistes secondaires — un journaliste qui profite de la coupure pour réaliser un grand reportage à travers la France sur les effets du manque d’électricité, un aspirant révolutionnaire qui souhaite profiter de l’obscurité pour remettre sur pied la Commune de Paris, entre autres —, mais le récit ne cesse de revenir au point névralgique qu’est l’Île de Sein.

Hadrien Klent y croque avec beaucoup d’humour —et un ton qui n’est pas sans rappeler les grotesqueries du Quai d’Orsay de Christophe Blain et Abel Lanzac—, les tribulations du Président de la République qui se révèle, dans le privé, à moitié fou à force de supporter la pression qui pèse sur ses épaules, mais aussi de ses conseillers en communication, Jean-Sébastien et Alexandrine, jeunes loups quasiment coupés du monde tant seul leur importe le grand récit dans le moule duquel il importe de faire entrer chaque geste présidentiel, ou encore celles de cette ministre de la Culture à qui on n’a permis d’emporter dans ses bagages qu’un conseiller sous prétexte qu’il y aura sur place d’autres priorités que la programmation du Grand Palais.

De ce petit monde finalement assez désorganisé  sans que la caricature ne soit cependant poussée très loin — et sympathiquement guignolesque, pas grand chose à tirer sinon des poses et des simulacres de décisions. L’un d’eux cite, fort à propos, Cocteau : “Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs”. Quasiment réduits à l’inaction  que montrer quand toutes les télés sont éteintes ?  , voilà ces fanfarons contraints d’attendre des rapports irréguliers sur l’état de la France   qui sombre dans un demi-chaos cotonneux.

À lire le récit des conséquences de la panne, on pense à quelques précédents, au premier rang desquels le Ravage de Barjavel  que l’auteur cite lui-même, aux côtés de Théo Varlet, également auteur en 1930 d’un roman titré la Grande Panne  —, roman dans lequel la disparition brutale de toute source d’énergie électrique plonge le monde dans le chaos. S’il fait partie des pierres d’angle de la science-fiction française, et s’il reste par certains aspects puissamment évocateur, Ravage souffre de la trajectoire quelque peu douteuse de ses personnages, qui échappent à la technologie pour retourner à une vie archaïque largement valorisée, avec des accents qui flirtaient avec le pétainisme.

Rien de ce genre dans La Grande Panne : ce n’est pas à la terre que l’on revient, mais à des formes de sociabilisation et d’échange pratiquement enterrées, en tout cas reléguées au second plan   par le rythme du monde électrique. Les théâtres font salle comble, car faute de télévision et de cinéma, les spectateurs se tournent à nouveau vers les scènes, éclairées à la bougie. “C’est beau, ça vibre, ça scintille, ça sent bon, et ça donne une intensité incroyable aux pièces. Il y a une émotion, une sacralisation de la représentation.” Les bibliothèques, aussi, ouvrent “comme si de rien n’était”, en rétablissant simplement “ le système des petites fiches pour noter les emprunts” ; et leurs usagers se réjouissent de retrouver du temps pour lire.

Un peu vieux jeu, alors, La Grande Panne ? On y sent peut-être un brin de technophobie, comme chez Barjavel, mais avec plus de mesure. Les personnages qui restent à l’abri de la coupure sur l’île de Sein apprécient de pouvoir effectuer sans y penser des gestes du quotidien permis par l’électricité  des gestes simples, pratiques, rien de superflu. On se moque bien des “silhouettes qui ne peuvent plus consommer”, “avec leurs smartphones éteints, leurs frigos vides, leurs télévisions noires”, “tous perdus” comme “des enfants privés de dessert”, mais cela semble être une invitation à la frugalité plutôt qu’à la déconnexion pure et simple.

Surtout, Hadrien Klent ne fustige pas la technologie mais les comportements qui lui sont associés, la distance qu’elle crée entre nous et le réel. En guise de conclusion, le personnage de Normand — un ancien communiquant retiré de la vie politique pour se consacrer à la littérature, posture gentiment raillée — discute avec un président soudain assagi, qui lui fait remarquer :
Voilà : c’est comme si notre civilisation, la fameuse civilisation occidentale, n’existait plus que par le commentaire, et que même un événement aussi intense que celui-ci ne provoquait que des discussions, des discussions, des discussions. Et rien d’autre. On ne sait plus rien vivre, on ne sait plus que parler de ce qu’on vit.
Ainsi, la Révolution annoncée par la poignée d’aspirants Communards se délitera d’elle-même. L’histoire n’a plus sa place dans le cours des choses, conçu comme un enchaînement de récits plus ou moins spectaculaires, mais dont ne se dégage aucune véritable ligne directrice. Désintéressés et indifférents, les fantômes attendent simplement de pouvoir rebrancher leurs machines. Amer constat qu’Hadrien Klent fait pourtant avec un grand sourire ironique et rafraîchissant.
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